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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:17

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


De tous les problèmes au milieu desquels je me débattais, en voici au moins un qui venait de se régler tout seul: tant que l'enquête sur le meurtre de Gaspar n'aurait pas abouti, je devais rester à la disposition de la police. Interdiction de quitter le territoire helvétique!!

–  Avez-vous une idée sur ce crime? demandai-je au cours du souper (on dîne en France, mais on soupe en Suisse).

Andreas posa sa fourchette, décrivit un arc de cercle avec sa main et poussa un profond soupir.

–  Trop d’idées… C’est bien ce qui coince les flics. J’en ai discuté cet après-midi avec Jacob Mendelspohl, le maire de Rappenhof. La police suit quatre pistes:

Toi: tu pourrais avoir eu une relation passionnelle avec Claudia et tu aurais tué Gaspar par jalousie.
 

 

Claudia: elle était peut-être tombée amoureuse de toi et elle aurait tué Gaspar parce qu’il l’aurait menacée.
 

 

Une exécution nazie: Gaspar clamait partout qu’il se vengerait de Kristine Niedbürth et de Sepp Auerbach.

Dans plusieurs tavernes, il a exprimé publiquement son désir de les tuer tous les deux.
 

 

Un règlement de comptes entre contrebandiers : la police soupçonne Gaspar de faire partie d’une bande de hijackers ; c'est-à-dire des pirates qui attaquent les contrebandiers, leur tendent des embuscades dans les souterrains des fortifications, leur volent leurs marchandises pour les vendre en Autriche.

–  De ces quatre, quelle est ton hypothèse préférée?

Andreas s’essuya la bouche avec sa serviette. Il écarta largement ses mains en signe d’impuissance.

–  J’élimine la première: je suis certain que ce n’est pas toi l’assassin.
–  Merci…
–  Pour les autres, je ne sais pas. Elles me paraissent toutes les trois plausibles. Je pense en effet que Claudia en pinçait pour toi. Et je la crois parfaitement capable du tuer ceux qui se mettent en travers de sa route… Même chose pour la mère Niedbürth: si Gaspar était devenu trop gênant, elle est tout à fait capable d’avoir ordonné son exécution.
–  Par Auerbach?
–  Lui ou un autre… Parmi les chemises brunes, ce ne sont pas les tueurs qui manquent.
–  Et les contrebandiers?
–  Possible aussi. Beaucoup de fermiers pauvres arrondissent leurs fins de mois par la contrebande ou la distillation d’alcool clandestin… Le plus souvent les deux à la fois. Si réellement Gaspar faisait partie d’une bande de pirates qui volait leurs marchandises, je ne donnerai pas cher de sa peau. Les contrebandiers ont la gâchette facile. Ça n’arrive pas souvent, mais il y a déjà eu des règlements de compte à coups de fusil dans les fortifications.

Le téléphone sonna. Andreas se leva pour répondre. Son anglais était épouvantable mais il arrivait à se faire comprendre. C’était un groupe de huit alpinistes qui demandait une réservation pour la première semaine de novembre.

–  Des Néerlandais, nous dit-il en reprenant sa place à table. Ils parlent anglais comme une vache espagnole.

Susanne emporta la soupière et alla chercher la suite. Je bande chaque fois que je la vois de dos, partant vers sa cuisine, houlant de la croupe entre les pans de son tablier.

J’épongeai une tache sur la nappe avec un coin de ma serviette.

–  Et le docteur Pfaff, qu’est-ce qu’il pense de tout ça?
–  Je donnerais cher pour le savoir. Figure-toi qu’il a disparu lui aussi.
–  Le docteur Pfaff a ….??
–  C’est comme je te le dis. Introuvable. Le médecin chef de l’hôpital ne sait pas où il est. Sa gouvernante non plus.
–  Frau Lauterbach!!… Elle s’occupe de tout dans la maison. Elle veille sur « son » docteur comme une poule sur ses poussins. C’est impossible qu’elle ne sache rien!!! Tu l’as vue?
–  Je l’ai interrogée aujourd’hui même, en sortant de chez le maire. Elle dit qu’un soir, après souper, le docteur a reçu un appel téléphonique qui l’a mis dans tous ses états. Il s’est versé un verre de cognac. Il a mis son manteau, est sorti en toute hâte et n’est pas rentré.
–  C’était quand?
–  Lundi dernier.
–  Tu as eu l’impression qu’elle disait la vérité?
–  A priori, oui. Elle n’a pas pu entendre ce qui se disait au téléphone, mais elle est certaine que c’était une voix de femme. Elle pense qu’il est arrivé quelque chose à la femme du docteur et qu’il serait parti pour Berne.
–  Avec seulement son manteau sur le dos? Sans bagage, pas même un sac de voyage?
–  À moi aussi ça m’a paru bizarre.

Susanne revenait avec un appétissant et odorant ragoût de mouton aux tagliatelles quand le téléphone sonna à nouveau. Après une première réaction d’agacement, Andreas me fit un clin d’œil en allant décrocher: « Vive les clients!! Je préfère en avoir trop que pas assez. »

–  Oui, vous êtes bien à la Gasthof Zahnradbahn… Oui, je suis Andreas Ehringer… Victor Blandl? Il est ici. Vous désirez lui parler?… Je vous le passe, madame.

Se tournant vers la table:

–  C’est pour toi.

Je me suis levé. J’ai pris le combiné qu’il me tendait. Je me suis cramponné au comptoir pour ne pas tomber. Je devais avoir un visage de zombie fraîchement déterré car Susanne comme son mari se levèrent de sur leur chaise pour me regarder d’un air surpris, prêts à me porter secours au cas où je me serais écroulé.

J’ai très peu parlé. La seule chose qui comptait c’était d’écouter. Quand j’ai raccroché ma chemise était trempée. Je suis revenu à table en titubant. Je me suis laissé tomber sur ma chaise. Je me suis épongé le visage avec ma serviette.

–  C’était Leni.

Une bombe explosant dans la salle à manger n’aurait pas produit plus d’effet. Andreas et Susanne m’entouraient, m’assaillaient de questions, l’un comme l’autre rouges comme des coqs, dans un état d’intense surexcitation.

Mon cœur reprenait lentement son rythme normal. Je me suis mis à rire  –  un rire saccadé, hystérique, à mi chemin entre la quinte de toux et la crise de larmes.

–  Pour l’instant elle ne peut pas me dire où elle se cache. Mais elle est en Suisse, avec le docteur Pfaff.
–  Mais enfin!!… Comment est-ce possible?
–  Je suis autant dans le cirage que vous. Elle m’a dit qu’elle rappellerait demain matin.

Personne n’a beaucoup dormi cette nuit là à L’Auberge du train à crémaillère.

La matinée du mercredi s’écoula, interminable. J’entendais sonner toutes les heures au coucou de la salle à manger. Je restai à proximité du téléphone, en vain: les seuls appels furent des demandes de renseignements venant d’éventuels clients. A midi, Susanne m’interrogea du regard en mettant la table.

Je fis « non » de la tête.

–  Non, toujours rien…

Nous ne nous sommes guère parlés pendant le repas.

Les événements devaient se précipiter à partir de 14 heures. Autant la matinée avait été désespéramment calme, autant l’après-midi fut mouvementée.

D’abord le commissaire.

–  Pouvez-vous passer me voir, monsieur Blandl? J’aurai besoin de vous le plus rapidement possible.

Nous avons sauté dans la Ford et Andreas m’a conduit à Rappenhof. Au commissariat, les choses n’ont pas traîné. Un sergent en uniforme a introduit deux hommes menottés.

–  Vous connaissez ces deux-là?

J’en connaissais un.

–  Celui-là, c’est Sepp Auerbach. L’autre, non, je ne l’ai jamais vu.
–  Et vous, monsieur Ehringer?
–  Moi c’est la même chose. Je connais très bien, et depuis longtemps, Sepp Auerbach. Le petit brun en veste de cuir, je ne l’ai jamais vu.
–  Il s’appelle Miloch Zlataric. Ce sont eux qui ont enlevé mademoiselle Sgambani à l’hôpital. Ce sont eux également qui ont assassiné Gaspar Hettisch.

Il fit signe au sergent de les reconduire dans leurs cellules et se tourna vers moi.

–  Je ne vous demande pas si vous connaissez une jeune autrichienne nommée Leni Erfürth… Puisque c’est par amour pour elle et pour essayer de la délivrer que vous avez pris pension à la Gasthof Zahnradbahn.

Je mordis ma lèvre inférieure en avalant ma salive.

–  Il est arrivé quelques chose à Leni?

Le policier hocha la tête en souriant.

–  Oh que oui… Il est arrivé énormément de choses à mademoiselle Erfürth au cours des dernières quarante-huit heures!!! Mais rassurez-vous, monsieur Blandl, ce sont plutôt des choses agréables.
–  Elle va bien?
–  Très bien. Sans doute un peu fatiguée, on le serait à moins… Vous pourrez la voir tout à l’heure. Maintenant que ces deux bandits sont sous les verrous, nous n’avons plus besoin de la tenir cachée.
–  Parce que Auerbach et Zlataric??
–  … avaient un contrat pour la tuer elle aussi. Ils ont été payés 10000 francs suisses pour ces deux assassinats.
–  Commandités par qui?
–  Par Kristine Niedbürth. Elle n’a jamais digéré sa défaite lors de l’enlèvement manqué de Claudia Sgambani et a juré de se venger.
–  Claudia est ici elle aussi?

Il passa une main sur son menton, m’observa un long moment.

–  Non. Nous voudrions bien la trouver pour qu’elle nous donne sa version des faits. Malheureusement elle nous a glissé entre les doigts. J’ai alerté la police du Tessin au cas où elle essaierait de rejoindre son clan de sauvages, mais personne ne l’a vue là bas. Nous ne savons pas où elle est.

Il me tendit cinq feuilles dactylographiées reliées par une agrafe.

–  Voici les aveux des criminels. Vous pouvez emporter cette copie pour la lire à tête reposée. Je vous contacterai si j’ai encore besoin de vous. Il va de soi que vous êtes maintenant libre de vous déplacer à votre guise…

Sa bouche esquissa un sourire narquois.

–  J’entends dire que le réseau téléphonique français est meilleur que le nôtre… Néanmoins je pense que je pourrai quand même vous joindre à Paris en cas de nécessité.

Ma montre indiquait quatre heures moins dix. Dans la salle de garde transformée en tabagie, cinq ou six agents jouaient aux cartes en fumant des cigares bon marché qui dégageaient une écœurante odeur de mélasse. Le calendrier suspendu au mur représentait une ménagère qui perdait sa culotte à l’arrêt du bus; les bras encombrés par ses sacs bourrés de provisions, la pauvrette ne pouvait pas rattraper l’irrésistible descente du petit triangle de rayonne rose glissant le long de ses jambes. Elle ouvrait une bouche ronde comme un passe-boules dans une expression à la fois de panique et de délicieuse honte.

Vite dans la Ford d’Andreas, direction l’hôpital…

Le médecin chef nous reçut aussitôt dans son bureau.

–  La police vient de m’avertir que le secret est levé. Maintenant que le danger est écarté, je peux tout vous dire. Le docteur Pfaff est venu sonner chez moi lundi dernier, à dix heures et demi du soir. Il était accompagné d’une jeune femme  –  une Autrichienne qui venait de passer clandestinement la frontière. Il m’a dit que les nazis la recherchaient et m’a demandé si je pouvais les cacher pendant quelques jours. J’ai un chalet à Waldhausen, à trente kilomètres d’ici. Je les y ai conduit, m’assurant que nous n’étions pas suivis. Ils sont là bas tous les deux.

La route en lacet ne cessait de grimper. Nous prenions à 10km/h les virages en épingle à cheveux. Les jours devenaient courts, le crépuscule tombait vite. Andreas alluma ses phares. Un chamois traversa la route dans le pinceau lumineux. Effectivement, d’éventuels poursuivants ne pouvaient pas passer inaperçus: il était impossible de rouler sur une pareille route sans lumière et des phares sont repérables à plusieurs kilomètres. A mesure que nous montions en altitude, des conifères remplaçaient les chênes et les hêtres. Les maisons se faisaient rares. Le chalet du docteur Marigold se dressa devant nous au milieu d’une prairie, à la sortie d’un bois de mélèzes.

Les volets étaient ouverts à toutes les fenêtres; aucune lumière ne brillait nulle part.

Ils devaient guetter dans la pénombre. Quand ils ont entendu le moteur de la voiture, le crissement des pneus sur le chemin de terre, ils sont sortis sur le perron.

J’ai couru vers le chalet. Elle a couru au devant de l’auto.

 ... Leni était dans mes bras!!!

Après avoir fermé la maison ils sont montés dans la Ford, Ambrosius Pfaff à l’avant, à côté d’Andreas, Leni et moi sur la banquette arrière. Elle portait encore sa tenue de vachère, mais elle était propre et sentait le savon. Elle avait certainement lessivé ses vêtements en arrivant. Je remarquai avec surprise qu’elle était bien chaussée.

Nous sommes arrivés à l’auberge juste à temps pour souper. Ne sachant pas à quelle heure nous rentrerions  –  ou même si nous rentrerions de la nuit  –  Susanne avait préparé un plat pouvant être servi à n’importe quelle heure: une raclette, entourée d’une généreuse pile de charcuteries de montagne, elle-même entourée de concombres aigre-doux et d’oignons confits à ces bizarres vinaigres qu’ils ont sur le Riswald (absinthe?).

Leni déclina l’offre d’un bain, disant qu’elle avait pris une douche au chalet et qu’elle mourait de faim.

–  Voulez-vous au moins vous changer?
–  Je n’ai pas d’autres vêtements que ceux que j’ai sur moi.
–  Nous n’avons pas la même taille toutes les deux, mes robes ne vous iront pas. Mais je peux vous prêter une blouse si vous le désirez?
–  Ah ça volontiers!!… Et je veux bien aussi un tablier, si ce n’est pas abuser.
–  Venez, ça ne prendra que quelques minutes.

La femme d’Andreas entraîna Leni à l’étage. Lorsqu’elles redescendirent, Leni portait une courte blouse rose bonbon, le col et les manches soulignés par des festons de percale blanche rapportée. Son tablier était un tablier taille de style dirndl, en satin brillant violet. En plus elle sentait l’eau de Cologne. Ça la changeait de la bouse de vache!!!    

Susanne apporta le champagne, un plateau d’amuse-gueule et Pfaff commença les explications pendant que notre rescapée se précipitait sur les canapés au leberwurst et les tartelettes au fromage saupoudrées de cumin.

–  Quand Leni m’a appelé lundi soir, elle m’a demandé de venir la chercher dans le parc de l’hôpital. Elle craignait que ma maison soit surveillée. Je les ai trouvés assis sur un banc, dans le noir, à l’écart des réverbères. J’ai failli passer devant eux sans les voir.
–  Leni et Claudia?
–  Non, Leni et Gaspar.

Notre rescapée précisa.

–  L’Italienne est venue me chercher à Imstersee avec sa moto rouge. Elle m’a conduit à Zirndorf où Gaspar m’attendait. Nous sommes allés ensemble au camp des travailleurs étrangers et Gaspar m’a fait passer la frontière par les anciennes galeries des fortifications. Où est-il?  Pourquoi n’est-il pas avec nous ce soir?

Il y eut un long silence. Je tortillai ma serviette. Andréas baissait le nez sur sa tranche de pizza. Susanne tirait sur la bavette de son tablier à en faire craquer les bretelles.

–  Gaspar Hettisch est mort.

Leni et le docteur sursautèrent dans leurs fauteuils.

–  Mort!!… Quand? Comment? Il était avec nous il y a deux jours.

Tournant ma coupe de champagne entre mes mains, je leur ai raconté ce que nous avions appris de la bouche du commissaire.

–  C’est arrivé à 500 mètres d’ici… Juste en bas, là où le pont franchit le ravin. Gaspar montait certainement à l’auberge pour nous prévenir.

Pfaff approuva.

–  Je lui ai dit que j’emmenais mademoiselle Erfürth dans un lieu où elle serait en sécurité. Je lui ai demandé de prendre sa pétrolette et de vite monter vous avertir. Ils l’auront repéré et suivi. Mais pourquoi le tuer?
–  Pour que nous n’apprenions pas qu’il avait fait passer la frontière à Leni. Auberbach et Zlataric avaient un contrat de 10000 francs pour la tuer elle aussi.
–  Comment Gaspar a-t-il été tué?
–  De trois balles de Mauser dans le dos. Zlataric a jeté le fusil dans le lac de Constance, mais sur la rive allemande. Comme les Boches refusent de laisser descendre un scaphandrier suisse dans leurs eaux, il y a de fortes chances pour que l’arme du crime ne soit jamais retrouvée.
–  Et Claudia… Qu’est-elle devenue dans tout ça?
–  À table!! appela Susanne. Notre rescapée meurt de faim, elle nous racontera ses aventures en mangeant la raclette.

Pour manipuler le fromage et les charcuteries, elle enfila son grand tablier de cuisine à bretelles par-dessus son tablier taille.

Le champagne bu, nous sommes passés au Tegerfelder.

Le vendredi de la semaine précédente, en milieu de matinée, Leni gardait ses vaches quand elle avait vu s’arrêter une grosse moto rouge sur le chemin, en haut de la colline. Une jeune femme en tenue de motard est venue vers elle à travers la prairie. Claudia lui a dit qu’elle venait de ma part. Elle lui a demandé si elle voulait toujours quitter sa communauté des « Vieux Croyants ». Sur sa véhémente réponse affirmative, la motocycliste lui a dit de se tenir prête pour lundi.

–  Où prenez-vous votre repas de midi? Dans votre communauté où ici à l’alpage?
–  Ici. J’emporte mon déjeuner en partant le matin.
–  Du combien chaussez-vous?
–  Du trente-huit.
–  Dans la journée, personne ne vient vous voir?
–  Ça peut arriver, mais c’est très rare. Il faudrait qu’il soit arrivé quelque chose de vraiment grave au couvent.
–  Donc je peux venir vous chercher le matin? Plus tard les « Vieux Croyants » découvriront votre disparition, plus nous auront pris de l’avance sur eux.
–  Faites attention… Ils ont un service d’ordre redoutable et très bien organisé!!
–  Je sais, j’ai pris mes renseignements. Ne craignez rien, votre évasion a été soigneusement préparée. Vous monterez derrière ma moto. Je vous conduirai à Zirndorf où le passeur vous attendra. Lundi soir vous serez en Suisse.

Claudia lui avait adressé un sourire mi-figue mi-raisin.

–  … en Suisse et dans les bras de votre fiancé.

Le camp des travailleurs étrangers se trouvait entre le village de Griesheim et le gros bourg de Zirndorf, plutôt plus près de Griesheim. Une vingtaine de bâtiments préfabriqués et six ou sept grandes tentes militaires avaient surgi au milieu d’un champ, sorte de caravansérail abritant une foule bigarrée d’ouvriers et d’ouvrières de nationalités les plus diverses: Italiens; Polonais; Roumains; Galiciens; Bosniaques; Albanais… Toutes les femmes étaient en blouse. La plupart portaient un tablier par-dessus la blouse et un foulard sur les cheveux. Les Allemands ne font jamais les choses à moitié. Ils avaient remis en service deux tronçons de la voie à crémaillère, monté tout leur matériel sur les sommets et ouvert un gigantesque chantier pour remettre les forts en activité. On parlait toutes les langues là-haut, sauf peut-être l’araméen. Les travailleurs en jouaient, s’amusant à exaspérer les Allemands en faisant semblant de ne rien comprendre aux ordres gutturaux que leurs feldwebels aboyaient à longueur de journée.

En arrivant à son alpage lundi matin, Leni avait aperçu de loin la moto rouge, garée sur l’étroit chemin de terre. Son sauvetage n’était pas un rêve. Claudia lui avait apporté une paire de chaussures de marche bien brisées, usées même, et d’épaisses chaussettes de laine. Leni ota ses sabots, enfila les chaussettes, laça les chaussures sans trop les serrer.

–  Prête?
–  … PRÊTE!!!
–  Voici comment nous allons procéder pour ne pas nous faire repérer. Le camp et la voie ferrée sont gardés par des soldats allemands. Tous les lundis, entre neuf et dix heures, un camion vient chercher des matériaux de construction à Zirndorf. Le contremaître est prévenu, il vous laissera monter: c’est un Autrichien qui trafique depuis ne nombreuses années avec les contrebandiers suisses. Il stocke dans ses hangars autant de cartouches de cigarettes et de barres de chocolat que de sacs de ciment. Votre passeur vous attendra là. Le camion vous conduira au camp. Mêlés aux bûcherons, maçons, couvreurs, charpentiers et autres soudeurs, vous prendrez le train à crémaillère qui vous montera jusqu’aux fortifications. A partir de là, vous n’aurez qu’à suivre votre guide…

A Zirndorf, Gaspar et le contremaître attendaient leur « cliente », comme convenu. Ils inspectèrent sa tenue de vachère qu’ils trouvèrent tout à fait de circonstance.

–  C’est parfait, approuva le contremaître, elle est même plus propre qu’une Croate.

A l’entrée du camp, la sentinelle allemande regardait d’un air ahuri une ouvrière  –  Moldave ou Ruthène  –  qui pissait au milieu du chemin, à la vue de tous. La femme accroupie relevait des deux mains sa blouse d’épaisse toile bleue, maculée de taches, sous laquelle on devinait plusieurs épaisseurs de jupons jaunâtres. Son urine fumait; le jet s’écoulait avec un bruit de fontaine.

Assises sur un banc devant le baraquement des cuisines, cinq femmes en tabliers à bretelles épluchaient des pommes de terre qu’elles lançaient dans une barrique en bois cerclée de fer rouillé. Des détritus jonchaient le sol, fouillés du museau par une escouade de chiens faméliques.

La « gare »  –  un quai en planches, une grue à vapeur, un butoir pour arrêter les wagons  –  se trouvait à la sortie nord du camp. La route y conduisant passait devant l’infirmerie, signalée par une croix rouge. Lorsque Gaspar et Leni passèrent, une infirmière allemande fumait une cigarette sur le pas de la porte. Elle les suivit d’un regard qui en disait long sur ses pensées. Qu’on fasse travailler cette sous-humanité pour l’extension et la montée en puissance du Grand Reich, c’est parfait… Puis, quand nous serons les maîtres du monde, direction chambres à gaz…

La locomotive était une Winterthur pour voie étroite à crémaillère, attelée à quatre wagonnets aussitôt pris d’assaut par les ouvriers, sous le regard indifférent des soldats allemands, casqués et l’arme à la bretelle.

Gaspar ne bougea pas.

Ils firent partie du second voyage. Gaspar expliqua, sa voix se perdant dans le brouhaha général:

–  Le train précédent montait au Spitz, tenu par des troupes allemandes. Tandis que ce train-ci va nous déposer aux bastions 7 et 8 du fort de la Linterthur, où les gardes-frontière sont encore des Autrichiens. Je connais l’adjudant là-haut; c’est moi qui lui fournis des cigarettes et du café. Il trouvera un prétexte pour éloigner ses hommes du tunnel au moment où nous nous engouffrerons dedans. La Suisse ne sera plus qu’à trois cents mètres. Ça va, mademoiselle?
–  Ça ira mieux quand nous serons passés. Mais n’ayez aucune crainte, je ne vais pas piquer une crise de nerfs là-haut.

La loco tousse. Ses soupapes éternuent, crachent, fument. Ses pistons pissent l’huile. Les engrenages de la crémaillère font un bruit de crécelle.

Effectivement, les soldats qui assistent au débarquement des ouvriers parlent avec l’accent autrichien et n’ont pas encore touché des uniformes allemands. Gaspar discute à l’écart avec un sous off’ bedonnant, sa panse formant un gros ballon par-dessus le ceinturon. Leni semble beaucoup plaire à un jeune caporal. Elle lui fait le grand jeu de la paysanne séduite, battant des cils, joignant les mains, se tortillant dans son tablier. L’adjudant se précipite sur Leni, roule des yeux de bouledogue, lui montre du doigt les fortifications et beugle:

–  Au boulot… Schnell… Arbeit… Saloperie de Polak de merde… Tu t’crois payée pour ne rien foutre?

Le caporal s’éloigne prudemment pendant que Leni et son guide disparaissent sous terre. Gaspar fouille dans son sac à dos. Il donne à Leni une lampe frontale, s’en sangle lui-même une autour de la tête.

Des galeries  –  comme dans une mine, mais plus hautes. Des éboulements par endroits obligent les fugitifs à escalader des tas de gravats, à se faufiler entre des bois de charpente écroulés.

Des carrefours. Des ronds-points souterrains. D’autres galeries. Une ancienne salle de garde  on voit encore les ronds laissés par les innombrables chopes qui se sont posées sur cette table vermoulue et enveloppée d’un tissage de toiles d’araignée.

Gaspar se dirige à travers ce labyrinthe comme s’il naviguait dans les rues de Rappenhof.

Lundi 21 octobre 1938, à cinq heures quarante-trois de l’après midi.

Une lueur au bout de la galerie…

Les rayons obliques du soleil couchant teintent d’or et de pourpre les sapins du Riswald.

La Suisse.

LA SUISSE!!!!

Le suite, vous la connaissez. Enfin… Vous en connaissez la plus grande partie. Après des adieux touchants, accompagnés d’un repas fortement arrosé, nous avons pris congé de Susanne, d’Andreas et d’Ambrosius Pfaff. Par courtoisie (fortement teintée de curiosité), je suis allé dire au revoir au commissaire de Rappenhof; les recherches lancées pour retrouver Claudia n’avaient pas  abouti; la police pensait qu’elle avait quitté le territoire helvétique pour s’installer en Italie, pays dont elle parlait couramment la langue. Et comme la police de Mussolini se montrait peu coopérante, il paraissait vraisemblable qu’aucun parmi nous ne saurait jamais ce qu’était devenue l’aide soignante judoka de l’hôpital de Rappenhof…

Pourquoi est-elle allée chercher Leni à Imstersee, alors que nos tentatives de chantage avaient échoué?

J’avais accepté de me laisser fouetter par Claudia… Elle avait refusé. Le docteur Pfaff lui avait proposé de ne jamais révéler ce qui s’était passé dans la chambre 146 et de la pistonner pour son examen d’infirmière… Elle avait refusé.

Elle avait conçu son plan toute seule. Sans en retirer le moindre bénéfice pour elle.

Pourquoi?

Andréas nous a proposé de nous conduire à Zürich afin que nous puissions prendre le train rapide, direct pour Genève. Je l’ai chaleureusement remercié mais j’ai refusé. Je tenais à refaire en sens inverse, Leni serrée contre moi sur la dure banquette de bois jaune clair, le trajet du tortillard s’arrêtant à toutes les gares… Schwerzenbach… Fehraltorf… Hermutswill… Au… Lütisburg… Degersheim… Schlatt-Halsen… Ce trajet que j’avais parcouru au mois de septembre, la rage aux tripes et la mort dans l’âme, me demandant comment je pourrais sauver Leni.  

Notre arrivée à Genève a été fêtée par un repas fortement arrosé offert par « Jumbo » Bouchard, qui nous a hébergés le temps que je trouve un appartement.

Nous avons habité 120 boulevard de la Cluze, à Plainpalais. Mes reportages alarmistes commençaient enfin à intéresser les grands journaux français; mon livre sur Tchang Kaï-chek et le Guomindang était traduit en huit langues; je gagnais très confortablement ma vie. Les caricatures politiques de Leni plaisaient; elle aussi se fit un nom comme dessinatrice engagée.

Le 15  mars 1939, le téléphone sonna dans notre chambre. À cinq heures du matin. C’était Jumbo.

–  Bordel, Vic, t’avais raison!!
–  Raison sur quoi?
–  L’armée allemande vient d’envahir la Tchécoslovaquie.
–  Quand?
–  Y’a même pas une heure. En ce moment, les chars boches roulent vers Prague.

Bien que pour moi ce ne fût pas une surprise, je ressentis un pincement au cœur. Jusqu’où va-t-on laisser aller ce dingue qui s’autoproclame le fédérateur d’un pseudo « pan-germanisme »… Réécrivant l’histoire pour la faire coïncider avec sa folie?

Quelle va être la prochaine nation « absorbée »??

Quelques jours plus tard  –  le 27  –  le docteur Pfaff m’appela. Sa voix au bout du fil était terriblement émue.

–  Je viens d’avoir des nouvelles de Claudia.

Je fis un bond sur ma chaise.

–  Où est-elle?
–  Écoute, Victor… Je pense qu’il est préférable que je te fasse suivre sa lettre… Ton adresse est toujours : 120 boulevard de la Cluze, à Genève?
–  Oui.
–  Je te la poste aujourd’hui.

Le Riswald et les vallées limitrophes étaient en pleine période de dégel. Des avalanches bloquaient des zones entières, les ruisseaux se transformaient en torrents, emportant tout sur leur passage. Beaucoup de routes étaient interdites à la circulation. La lettre du docteur mit plus d’une semaine à me parvenir.

La première feuille de papier portait l’écriture du docteur: « Tu vas tout de suite comprendre pourquoi je ne peux pas trahir Claudia en te faisant un résumé de sa lettre  –  Amité  –  Ambrosius. »

La deuxième feuille, incluse dans la première, était rédigée de la main de Claudia, l’écriture inclinée à gauche, l’angle de chaque lettre cassant et pointu:

« Cher docteur, 
« Une FEMME ne cède pas au chantage  –  Étant, je l’espère, une FEMME, je ne pouvais que traiter vos offres par le mépris. Je ne veux pas de votre insultant « piston » pour être reçue à mes examens; je veux réussir mes examens par moi-même, par la seule valeur de ma force et de mon intelligence. Le chantage de Victor Blandl me forçait, en cas de défaite (s’il avait supporté sans broncher mes 50 coups de fouet), à porter ce ridicule et humiliant tablier de pute… « Pute » signifiant, dans mon esprit, toutes ces petites dindes qui cherchent à s’attacher leur mec par la séduction en tablier… Tortillant du cul dans leur cuisine pendant qu’elles font la bouffe et préparent l’apéro… C’est très exactement ce que voulait Victor: me ravaler au rang de ces pauvres idiotes. Je suis à peu près certaine qu’il serait sorti vainqueur de l’épreuve: serrant les poings et les dents, il aurait été capable, j’en suis sûre, de subir sa flagellation sans proférer une seule plainte. Auquel cas la vaincue ç’aurait été moi… C’est MOI qui aurait porté cet abominable et humiliant tablier. J’ai refusé de prendre ce risque. Je me suis enfuie.
« Enfuie…
« Alors, allez-vous vous demander, pourquoi suis-je allée à Imstersee?  Pourquoi ai-je recruté le petit Hettisch pour qu’il fasse passer Leni en Suisse? Pourquoi ai-je payé ses services en le flagellant et me laissant baiser par lui, alors qu’il n’est absolument pas le type d’homme qui m’attire?
« Pourquoi?
« La réponse c’est, je pense, parce que je crois  –  je dis bien JE CROIS  –  être tombée amoureuse de Victor. Alors j’ai voulu lui montrer de quoi UNE FAIBLE FEMME était capable… Ces femmes qu’il domine et méprise… Ces NANAS comme il les appelle… Intéressées; vénales; cupides… Lui prouver que je n’étais pas ça.
« LE FORCER À ME RESPECTER.
« Oui, c’est cela. Le sauvetage de Leni Erfürth a été pour moi une question d’honneur  –  sauver ma rivale, sans rien demander en échange; puis me retirer en gardant pour moi ma souffrance.
« Je me retire, docteur. Ma décision a été mûrement réfléchie; c’est certainement ce que j’ai de mieux à faire aujourd’hui.
« L’armée allemande a envahi la Tchécoslovaquie, les nations occidentales s’étant déculottées à Munich. J’ai écouté à la radio la déclaration de Churchill: Vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. La Résistance tchèque a besoin de combattants. Je pars pour Prague demain. Je pense être plus utile dans les rangs des maquisards antinazis qu’à donner des lavements à l’hôpital de Rappenhof.
« Merci, docteur, pour votre proposition  –  même si elle était intéressée.
« Embrassez pour moi Susanne et Andreas.
« Victor Blandl?… DITES LUI QUE JE L’EMMERDE.
« Avec mon très amical souvenir,
« Claudia Sgambani. »


J’ai gardé longtemps cette lettre dans ma main gauche, le regard fixe, mes tripes effectuant quelques douloureux sauts périlleux.
 
Un jour  –  j’ai oublié la date  –  La Tribune de Genève a publié sur sa une:

LA RÉSISTANCE TCHÈQUE ATTAQUE

Un bref article disait qu’un train rempli de militaires allemands avait déraillé, à la suite d’un sabotage des voies, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Prague, entre Zilina et Kamenné-Zehrovice. Je me suis versé un Bruichladdich. J’ai allumé une Gauloise bleue avec mon briquet d’amadou.  Mes oreilles entendaient l’impressionnante mélodie du 1394cc en V à soupapes culbutées.

La Verzazca selvaggi faisait-elle partie de ce commando de patriotes?

Après l’Autriche et la Tchécoslovaquie, ce fut au tour de la Pologne…

Je reçus une lettre du consulat de France. Elle avait pour en-tête deux drapeaux français entrecroisés. Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de terre, de mer et de l'air était ordonnée, ainsi que la réquisition des animaux, voitures, etc. Le premier jour de la mobilisation générale était le samedi 2 septembre 1939, à zéro heure.

Je devais me présenter le lundi 4 septembre, avant midi, à la caserne Galbert, route de Genève à Annecy.

Mon parcours fut celui de bien d’autres. Quand mon unité s’est débandée à Pau, j’ai franchi les Pyrénées (j’avais de l’entraînement) pour rejoindre l’Afrique du Nord où une poignée d’officiers « dissidents » voulaient continuer à se battre.

Dans la matinée du 16 aout 1944, je débarquais sur la plage de Cavalaire vêtu du battle dress américain, appartenant à « l’Armée B » du général de Lattre de Tassigny (qui allait bientôt devenir la Première Armée Française  –  « Rhin et Danube »)

J’étais lieutenant de spahis.

Vous savez comment j’ai retrouvé Leni au carnaval de Graz, en lui pritschant  son derrière moulé de drap kaki.

Après notre nuit à « Tahiti », celle qui avait été ma fiancée autrichienne a une fois de plus disparu de ma vie. Elle est retournée dans son monde à elle et ne m’a plus donné signe de vie pendant plusieurs années…

  … jusquà sa lettre. Le repère que j’ai, c’est que cette lettre m’est parvenue, à Paris, à peu près au moment où j’avais été frappé par la mort, presque simultanée, du maréchal Pétain et de l’acteur Louis Jouvet.

LENI!!!

Elle aura été imprévisible jusqu’au bout.

 

.../... à suivre


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