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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:13

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


Les planches en couleur signées Beatrix Potter  –  une naturaliste anglaise du XIXème siècle  –  étaient des merveilles de beauté et de précision : les lavis à l’aquarelle traduisaient les nuances les plus subtiles, tandis que de fins traits de plume, acérés et précis, faisaient ressortir les moindres détails de chaque champignon. Nous étions tous les trois, Susanne, Andreas et moi, penchés sur ces illustrations comme on n’en fait plus aujourd’hui, examinant la famille des Cantharellacées.
Andreas posa son doigt sur la girolle chanterelle, comestible.


–  On voit bien la différence. La girolle est plus petite: le diamètre de son chapeau de dépasse pas 7 à 8cm. Sa couleur est plus pâle, plutôt jaune-ocre qu’orangé. Elle a son pied plus effilé. Quand vous regardez sous le chapeau, ses lames ne sont pas de véritables lames, mais des gros plis ramifiés, épais, assez largement espacés et souvent irréguliers.


J’acquiesçai d’un signe de tête.


–  Je vois très bien.


Susanne posa une main sur mon épaule.


–  Maintenant, Victor, décrivez la pleurote orangée, vénéneuse, et montrez-nous en quoi elle diffère de la girolle.
–  C’est vrai qu’à première vue on pourrait facilement les confondre. Mais quand on les examine de près, la pleurote est plus orangée. Plus grande aussi: le diamètre de son chapeau va de 8 à 12cm. Enfin la face inférieure du chapeau est couverte de véritables lames, plus fines et plus resserrées que les plis d’une girolle.
–  Bravo!!  Il ne vous reste plus qu’à aller en cueillir sur le Riswald. Vous avez compris l’itinéraire?
–  Je crois. Derrière la chapelle Saint-Côme, je prends le chemin forestier jusqu’à une étable au toit en planches goudronnées. A cette époque de l’année elle est vide. Une centaine de mètres après l’étable, je prends sur ma gauche un sentier de randonnée assez escarpé. Une flèche peinte en jaune sur un tronc d’arbre m’indique l’endroit où je dois tourner. Je continue jusqu’à un bois de conifères. Je cherche les champignons et j’en rapporte un panier au village, prenant soin d’être vu par plusieurs personnes. Si, comme c’est probable, des curieux s’arrêtent pour me parler, je leur montre mes trouvailles en leur disant que frau Ehinger va me les préparer pour mon repas du soir.
–  Et jeudi matin, quand Sepp viendra vous chercher, il vous verra partir en ambulance, à l’article de la mort.
–  Beuh… Pas tout à fait quand même!!
–  Presque. Il est indispensable qu’il ne se doute de rien. Sepp  –  et par conséquent Kristine Niedbürh, dont il est l’agent et l’instrument  –  doivent être convaincus que vous avez réellement été empoisonné par un plat de champignons et transporté d’urgence à l’hôpital de Rappenhof.
 

 

C’était Susanne qui avait imaginé ce stratagème. Effectivement, me dédire sans raison valable, alors que j’avais déjà versé un acompte à Sepp, que je lui avais fait part de mon impatience à sauver ma fiancée, ça aurait immédiatement éveillé des soupçons. Sepp et la mère Niedbürh auraient tout de suite compris que j’avais eu vent de leur trahison. Une brusque grippe, une bronchite, alors qu’il m’avait vu en excellente forme deux jours plus tôt? Ce n’était pas fameux non plus. Tandis qu’un empoisonnement accidentel avec un médecin à mon chevet, purge et lavement, suivi d’un spectaculaire départ en ambulance avec tout le village aux fenêtres, c’était imparable.
 

 

Dans la matinée du mercredi, j’ai trouvé sans difficulté le bois de conifères en question. Un vent frisquet agitait les sapins, des geais se battaient en criaillant dans les branches. Je marchais sur un épais matelas d’aiguilles de pin. Les girolles jaunes en émergeaient, semblables à des boutons dorés sur un manteau de loden vert. Par contre je dus chercher un bon moment, soulevant les aiguilles du bout de mon bâton, avant de repérer un cercle de pleurotes orangées, serrées les unes contre les autres autour des racines noueuses d’un gros arbre. Ayant bien mémorisé les aquarelles de Beatrix Potter, je n’eus aucun mal à faire la différence. Je mis cinq pleurotes vénéneuses au fond du panier prêté par Susanne et les recouvris d’une généreuse couche de belles chanterelles plus claires. De retour au village, mon panier à la saignée du coude, je montrai fièrement ma récolte d’abord à Martin Burgmeyer, le maréchal ferrant, et son aide, le jeune Ignaz Brüll, tous deux en train de ferrer un formidable mecklembourgeois gris à l’entrée de la forge ; ensuite à l’épicière qui écrivait sur sa vitrine, au pinceau, les affaires intéressantes et les promotions du jour; enfin à deux ou trois badauds que je croisai en rentrant à l’hôtel. Le spectacle allait pouvoir commencer. Demain, je pouvais être certain que mon empoisonnement serait sur toutes les bouches.

 
–  Trois, dit Susanne.
–  Deux, protestai-je.
–  J’ai dit trois. Je sais ce que je fais, Victor. Je me suis renseignée, d’abord auprès du pharmacien à Rappenhof, puis auprès du docteur Pfaff que nous appellerons quand vous serez « empoisonné ». La pleurote orangée n’est mortelle qu’à haute dose. Tenez, regardez… J’ai tout noté dans ce carnet. Les champignons vénéneux contiennent plusieurs alcaloïdes dangereux, le principal étant la muscarine. Vos pleurotes en contiennent vingt fois moins que l’amanite phalloïde, dite « calice de la mort »… VINGT FOIS MOINS… Une seule amanite, direction cimetière. Pour se suicider aux pleurotes, il faudrait en bouffer plusieurs kilos. Si vous n’avez aucun symptôme d’intoxication quand on vous conduira à l’hôpital, tout le monde verra la supercherie et  notre mise en scène tombera à l’eau. Sans, bien entendu, vous mettre en danger, il faut absolument que vous soyez UN PEU malade.
–  Pas trop quand même…


Susanne mit les girolles dans une casserole en cuivre étamé. Je ne parvins pas à réprimer une grimace quand elle y ajouta trois pleurotes orangées. Elle mit un gros morceau de beurre au milieu… Un hachis de persil et ail… Sel, poivre… Alluma le gaz, s’essuya les mains dans son tablier.


–  Qu’est-ce que vous pouvez être douillets, vous les hommes!! Les effets d’un empoisonnement par les champignons ne se font sentir que huit à dix heures après le repas, lorsque la digestion est complètement terminée. Ce qui est excellent pour notre plan: vous commencerez à être fiévreux, à transpirer, à vomir quand Sepp arrivera à votre rendez-vous du matin. Le pharmacien m’a tout expliqué: il faut que les poisons aient eu le temps de passer dans le sang pour que les symptômes commencent à apparaître: vertiges; nausées; douleurs intestinales; sueur abondante; refroidissement des extrémités; délire. Le docteur confirmera l’empoisonnement devant Sepp. Et comme tout le village saura que vous êtes allé ramasser des champignons la veille, Sepp et la mère Niedbürh n’y verront que du feu.

 
–  Je vais beaucoup transpirer?
–  Comme un bœuf. C’est le symptôme principal, nous ne pouvons pas en faire l’économie.
–  J’aurai très mal au ventre?
–  Deux ou trois lavements calmeront vite la douleur.
–  Le délire!!
–  Vous planerez dans des paysages aux couleurs somptueuses. Vous pourchasserez de jolies nymphes parmi les licornes et les éléphants verts. Des tas de gens consomment des champignons hallucinogènes justement pour avoir de telles visions.


A vrai dire, je n’ai été que légèrement intoxiqué. J’ai transpiré, oui, mais pas « comme un bœuf ». Les coliques n’ont jamais été trop épouvantables. Je n’ai couru après aucune nymphe, n’ai vu ni licornes ni éléphants verts. J’ai du en rajouter pour rendre mon empoisonnement plausible, me tordant entre mes draps moites en me tenant le ventre des deux mains, vagissant comme un nourrisson qui réclame le sein. Au pied du lit Susanne sanglotait bruyamment: « Mon dieu ! Dire que c’est moi qui ai cuisiné ces champignons… J’aurais du les faire examiner avant… C’est de ma faute, docteur… Je ne me le pardonnerai jamais!!… Croyez-vous qu’il va mourir? »
Sepp s’était laissé tomber sur une chaise, blanc comme un linge. Un tic faisait tressauter sa paupière gauche, toutes les cinq à six secondes.


Le docteur Pfaff me palpa, m’ausculta, prit ma température et ma tension, examina mes pupilles à l’aide d’une minuscule lampe torche. L’ambulance arrivait. À l’hôpital de Rappenhof j’eus un lavement dès mon arrivée, administré par une infirmière qui ne devait pas être très loin de la retraite. Elle portait une blouse blanche, un tablier rayé bleu et blanc, des lunettes cerclées de métal et avait des poils au menton. Je dus évacuer devant elle, dans un seau hygiénique, les matières devant partir au laboratoire pour analyses. J’avais toujours des suées assez abondantes, mais les douleurs abdominales s’étaient considérablement atténuées. Environ deux heures plus tard, vers le milieu de la matinée, me sembla-t-il, deuxième lavement. Cette fois c’était une aide soignante jeune, brune au teint mat, vraisemblablement originaire des cantons italiens du sud. Elle avait noué un grand tablier de caoutchouc par-dessus sa courte blouse bleue. Elle a rabattu la couverture et le drap. Elle a ri quand je me suis tourné sur le côté pour lui présenter mes fesses, comme je l’avais fait avec poil au menton.


–  Non, monsieur. Cette fois, c’est un grand lavement d’un litre et demi que je vais vous donner. Vous ne pouvez pas le recevoir couché. La moitié coulerait à côté.
–  Comment dois-je me mettre, madame?
–  Mademoiselle.
–  Comment, mademoiselle?
–  A genoux sur le lit, les reins cambrés au maximum, les fesses dressées le plus haut possible. De cette façon, à la fois vous serez mieux placé pour que j’introduise la canule là où elle doit être introduite, et vous faciliterez la descente du liquide dans vos intestins.
–  Un litre et demi!!… N’est-ce pas énorme?
–  C’est en effet un bon lavement bien conséquent. Mais ça n’a rien d’extraordinaire. Il m’est arrivé d’injecter deux litres, dans des cas de constipation grave.
–  Est-ce que celui-ci sera mon dernier de la journée?
–  Je ne peux pas vous le dire d’avance. Il faut attendre le visite du docteur, c’est lui qui décidera.


Elle suspendit le réservoir à une patère en métal chromé.


–  Allons, mettez-vous en position…


Je pris la posture.


–  Là… Creusez davantage les reins… Écartez un peu les jambes que je puisse baisser votre pantalon de pyjama…C’est bien!

 
En effet ça devait être bien… Même très bien!! Elle a remonté ma veste dans mon dos, presque sous les bras.


–  Maintenant restez tranquille, ne bougez pas.


Elle posa une main sur mes fesses, de deux doigts elle les écarta.


–  Bon, c’est parfait… Il ne reste plus qu’à faire pénétrer « la chose ».


Elle se pencha. Je ne put réprimer un mouvement incontrôlé de rétraction lorsque l’extrémité de la canule vint effleurer mon bouton rectal.
Sa voix se fit sévère.


–  Allons voyons… Ne faites pas l’enfant… Je recommence!


Plusieurs fois de suite, je me suis contracté. Ma raie fessière se serrait automatiquement à l’approche de la grosse canule en bakélite noire.


–  Oh! Quelle patience il me faut avoir!!… Tout ça ce sont des comédies d’homme… D’homme macho qui ne supporte pas de se faire mettre la canule par une femme… Alors Môôôsieur résiste… Môôôsieur serre sa raie et ferme son trou-trou… Si vous ne vous laissez pas faire TOUT DE SUITE, j’appelle ma collègue pour qu’elle vous tienne la raie ouverte tout le temps que durera l’irrigation. Tout ce que vous aurez gagné, c’est de vous faire lavementer par deux femmes au lieu d’une.


Elle enduisit de vaseline son doigt protégé par un gant de laboratoire très fin et transparent.


–  Là, ça ira mieux…


Elle enfonça son doigt, massa mon conduit rectal en tournant et en profondeur.
J’enfouis mon visage dans l’oreiller pour étouffer mes gémissements.


–  Et maintenant nous y allons… Nous allons prendre bien sagement notre lavement… Nous estimant encore heureux de ne pas avoir été sévèrement fessé pour avoir voulu résister.

 
Elle aussi me fit évacuer mes matières devant elle. Accroupi sur le pot, mon visage venait juste à hauteur de ses cuisses. Elle esquissa l’ombre d’un sourire moqueur en entendant les bruits de la débâcle. Elle se tenait très droite, les jambes légèrement écartées, la mâchoire carrée et volontaire, ses cheveux noirs emprisonnés dans un serre-tête bien tendu. Son grand tablier de caoutchouc l’enveloppait telle une longue gaine cylindrique, opaque et luisante. Je pensai à ces colonnes que faisaient ériger les empereurs romains pour célébrer leurs victoires sur les barbares.


Elle me torcha à l’éponge avant de me sécher et remonter mon pantalon de pyjama.
Quand le professeur fit sa visite, accompagné de deux médecins assistants et d’un stagiaire, je n’avais plus de fièvre, ma tension était redescendue à 13,5. Mes intestins restaient sensibles, mais je n’avais plus ni tiraillements ni douleurs. L’infirmière-chef enregistra ma sortie sur sa fiche de service.


–  On viendra tout à l’heure vous apporter vos vêtements. Vous avez eu beaucoup de chance que ce ne soit que des pleurotes. Vous remplirez les formalités au bureau au rez-de-chaussée. C’est ouvert jusqu’à 15 heures.


Fin de l’épisode « champignons ».


Je traversais le hall pour sortir de l’hôpital quand, en face de moi, une femme s’engagea dans la porte à tambour pour entrer. Le reflet des vitres ne me permettait de voir que sa silhouette. Des couleurs aussi, biseautées, morcelées par le jeu tournant des glaces: du bleu, du blanc, éclatés comme sur une toile cubiste. C’était ma lavementeuse du matin, l’aide soignante suisse-italienne. Le tablier de caoutchouc n’étant plus nécessaire, elle l’avait enlevé et ne portait plus que le sobre et classique tablier blanc d’uniforme, à bavette montant presque sous le menton, à larges bretelles croisées dans le dos, maintenues derrière la taille par des boutons de nacre. Sous son tablier elle portait la même blouse bleue que pendant « l’opération ». Elle n’avait plus son serre-tête
Elle vint à ma rencontre, souriante, décontractée.


–  Alors, monsieur Blandt… Ça y est, c’est la sortie?
–  Eh oui, je vous tire ma révérence…
–  Je suis contente que votre empoisonnement n’ait pas été grave.
–  On m’avait pourtant prévenu: en Suisse, il faut se méfier des champignons et des femmes.
–  Oh-Oh!! Les Suissesses vous feraient-elles peur à ce point?
–  Pas toutes. Disons certaines Suissesses.
–  Les Alémaniques?
–  Principalement celles-là.
–  Je suis suisse-italienne. Du Tessin.
–  Locarno… Le lac Majeur?
–  Oh non!!… Alors là vous n’y êtes pas du tout. Je suis née dans le nord du canton: la vallée de la Verzazca, sur les hauts plateaux alpestres. C’est seulement à seize ans que je suis descendue pour la première fois en dessous de 1500 mètres. On nous appelle les Verzazca selvaggi… les « Sauvages de la Verzazca »… Je suis obligée de reconnaître que cette réputation n’est pas totalement fausse. Ma mère, mes tantes, ma sœur aînée ne savent ni lire ni écrire. Un de mes frères, deux de mes oncles et une demi douzaine de cousins ont été tués dans des vendettas avec les habitants du village voisin.
–  Bigre!! Devrais-je avoir peur de vous?
–  Peut-être…

 

Je sortis mon paquet de Gauloises.

 

–  Cigarette?


Elle consulta sa montre.


–  Je reprends mon service dans un quart d’heure. Allons dans le parc. Il est interdit de fumer à l’intérieur de l’hôpital.


L’allée gravillonnée était bordée de massifs floraux qu’arrosait un tourniquet. Par endroits, les jets d’eau débordaient des plates-bandes pour asperger le gravier.


–  Attention de ne pas mouiller votre blouse…
–  Vous seriez bien content si je la mouillais, n’est-ce pas?
–  Pourquoi donc?
–  Pour pouvoir me menacer d’une fessée. Je vous ai menacé pendant votre lavement. Vous me menaceriez pour m’être mouillée sous le jet d’eau. Nous serions quittes.


Elle tira sur sa cigarette, esquissa une grimace.


– J’avoue préférer le tabac anglais.
–  Ça va avec l’Éducation Anglaise.


Elle me glissa un regard en coin et sourit.


–  Vous avez connu beaucoup de Suissesses?
–  Quelques unes. Mon travail m’amène à naviguer entre Paris et Genève. J’habite Genève en ce moment.
–  Ça ne doit pas vous dépayser beaucoup. Chez nous, on dit que Genève est un faubourg de Lyon.
–  En France, on dit que Zürich est le coffre-fort de Berlin.


Elle eut un rire en cascade, sec, sans gaieté.


–  Ce n’est malheureusement pas tout à fait faux. La Suisse se prétend neutre alors que nos usines travaillent à 80% pour l’Allemagne. C’est hypocrisie et langue de bois à tous les niveaux. J’aime la France et les Français. Toute ma famille est contre Mussolini. Allez, il faut que je reprenne mon service maintenant.
–  Une ravissante mais redoutable Verzazca selvaggi accepterait-elle, un de ces soirs, de dîner en compagnie d’un Gaulois de Lutèce à demi civilisé?


Une lueur passa dans son regard. Elle éteignit son mégot en l’écrasant contre le poteau d’un lampadaire. Elle fendit la papier du bout de son ongle et dispersa les brins de tabac que le vent emporta. Elle me dévisagea un long moment avant de répondre.
–  Ce soir cela ne m’est pas possible. Demain je suis de nuit. Voulez-vous samedi?
–  Entendu pour samedi; et merci… Mademoiselle.
–  Claudia.
–  Moi c’est Victor.
–  Je le sais, j’ai lu votre fiche.
–  Je vous retrouve où?
–  À la bibliothèque municipale. J’y serai tout l’après-midi.
–  Vous lisez beaucoup?
–  Je prépare mon examen d’infirmière.
–  Quelle heure vous convient le mieux?
–  Disons à partir de six heures…


Je lui tendis la main.


–  Alors à samedi, Claudia.
–   … À samedi, Victor.


Je la regardai s’éloigner. Les bretelles de son tablier dessinaient un grand X blanc sur son dos plat. Elle se tenait bien droite, presque trop droite. Des canards couraient à sa rencontre sur la pelouse, espérant qu’elle leur jetterait du pain. Sa blouse ne descendait pas plus bas que ses genoux. Sa croupe, moulée de bleu, tanguait au rythme de sa démarche, soulignée, comme encadrée, par les pans de son tablier blanc.
Arrivée à hauteur du tourniquet d’arrosage, elle mouilla sa blouse.


Suivant les conseils du médecin de l’hôpital, j’observai une stricte diète, buvant beaucoup d’eau minérale et ne prenant dans la soirée, qu’un bol de riz nature. Il avait été décidé que, jusqu’à nouvel ordre, je serais l’invité du docteur Ambrosius Pfaff, qui était un vieil ami d’Andeas Ehinger: tous deux originaires de Rorschach, sur la rive sud du lac de Constance, ils étaient allés à l’école ensemble, puis s’étaient retrouvés à l’université de Saint-Gall. Aussi bien Susanne qu’Andreas m’avaient garanti l’intégrité du docteur Pfaff, aussi anti-nazi qu’ils l’étaient eux-mêmes et grand ami de la France, ayant fait une année à la faculté de médecine de Paris.


–  Le restaurant chinois de la rue Royer-Collard.
–  Ah!! C’était le moins cher de tout le Quartier Latin. J’y allais souvent à midi. Avez-vous connu un petit cinéma rue de la Huchette?  En 1927 il s’appelait L’Électric Palace.
–  Bien sûr!! Il était spécialisé dans les séries américaines… Tom Mix; Bulldog Drummond; Calamity Joe...
–  On attendait que les gens sortent à l’entr’acte pour se faufiler sans payer.


Dès le premier soir nous étions copains. Du côté de sa vie sentimentale il n’avait guère eu de pot. Sa première femme était morte en haute montagne, emportée par une avalanche. Et, aux dires des Ehringer, celle qu’il avait épousée en secondes noces ne valait pas bien cher. Je ne l’ai d’ailleurs jamais rencontrée: elle était à Berne, en principe dans sa famille…


–  Je ne connais personne chez les « Vieux Croyants », mais je sais où ils sont. Leur village  –  qu’ils appellent « Le Temple de Salomon »  –  est sur une colline juste au dessus d’Imstersee. On ne les aime guère dans la région.
–  De la frontière à Imstersee, ça fait combien de kilomètres?
–  Dix-sept, dix-huit par la route, en passant par le col du Brüneck… En tout cas pas plus de vingt.
–  Et si on ne prend pas la route?
–  Vous voulez dire en coupant à travers les alpages?
–  Non. Je veux dire en se faufilant à travers les trous du Gruyère.


Il égrena un petit rire malicieux en mirant son verre de Tegerfelder face à la lampe à abat-jour animé. C’est un joli petit pinot gris du canton d’Argovie, frais, agréable à boire. On voyait bouger la locomotive à travers le vin blanc. La chaleur de l’ampoule fait tourner des pales à l’intérieur de la lampe et la locomotive peinte sur l’abat-jour semble se mettre en marche: sa cheminée crache du feu et de la fumée; ses bielles se mettent en mouvement ; ses roues amorcent leur rotation pendant que des signaux se lèvent et s’abaissent le long de la voie.


–  Ça fait un bout que je ne suis pas monté aux « fortifs »… C’est évidemment plus court, puisqu’on coupe à travers la roche en évitant les méandres de la route. Mais sur le versant autrichien, on n’est guère plus avancé. Il y aura toujours une quinzaine de kilomètres pour atteindre Imstersee.


Nous avons fini la bouteille de Tegerfelder. On était vendredi. Je suis allé me coucher de bonne heure. Mon « empoisonnement » m’avait fatigué, bien plus émotionnellement que physiquement. J’eus portant du mal à trouver le sommeil. J’étais inquiet, nerveux.
D’abord cette trahison de Sepp m’avait fait fait l’effet d’un coup de massue. Je connais assez bien la Suisse romande, beaucoup moins la partie alémanique. Je me serais attendu à tout, sauf à trouver des nazis ici. Une dictature totalitaire est tellement contraire à l’esprit suisse!!


Cette dominatrice mégalo  –  Kristine Niedbürh  –  qui met un guide de haute montagne, champion de ski et contrebandier, en blouse de femme et tablier, lui fait porter des petites culottes roses frangées de dentelle, le fesse et l’humilie quand il n’a pas fait le ménage à fond…


Quinze kilomètres entre Imstersee et la frontière. Leni sera-t-elle capable de les faire? Comment sera-t-elle chaussée? Vraisemblablement pas pour faire de la montagne. Plus probablement en méchants bas de laine dans des gros sabots. Que je lui apporte des chaussures de marche ne servirait à rien. Qui n’a pas connu la torture de marcher longtemps dans des chaussures neuves pas encore « brisées »!! Sur des sentiers de montagne, c’est hors de question. Au bout de deux kilomètres elle aurait les pieds en sang.
Et l’autre ivrogne là bas  –  ce Gaspar Hettisch  –  alcolo à vingt-cinq ans, lui aussi victime de la mère Niedbürh. S’il n’avait pas été aussi soûl, je suis sur qu’il aurait éjaculé dans son calecif quand Susanne l’a grondé et menacé d’une fessée.


Andreas… Lui aussi aime la recevoir de sa femme!!!
Mais qu’est-ce qu’ils ont donc, ces mecs??
Mon cerveau était farci de trop de choses. Trop d’idées s’y heurtaient et s’y débattaient. C’était confus, contradictoire. Et pourtant je commençais à discerner quelques lignes maîtresses au milieu de ce magma.
Inutile de te voiler la face, mon p’tit Victor. Tu étais à deux doigts de la jouissance quand Claudia ta filé ton lavement sur ton lit d’hôpital. Tu bandais comme on cerf et elle s’en est parfaitement rendu compte. C’est même sûrement pour ça qu’elle a accepté ton invitation. Comme si elle relevait un défi. La grand Victor Blandt… Reporter de choc; correspondant de guerre en Extrême-Orient; détenteur de deux records de plongée… La vaseline, un doigt dans le cul et la canule… Puis sur le pot le Victor… Caca – Po–pot…Ton pantalon de pyjama enlevé, montrant tout… TOUT… Devant mademoiselle… La cataracte liquide, brune, bruyante, bouillonnante, gargouillante, ravageuse, nauséabonde… Pendant qu’elle te regardait en se foutant doucement de toi, cuirassée dans son grand tablier de caoutchouc brillant.
Merde. MERDE. MERDE.


Claudia avec qui j’ai rendez-vous demain soir. Apparemment c’est une dominatrice. Alors pourquoi ai-je souhaité revoir cette nana en dehors de l’hôpital?
Dormir.
Est-ce que j’ai seulement un somnifère dans mes bagages?  
Bagages.
Il sont restés à l’auberge, bien sûr, puisqu’on ma embarqué en catastrophe à l’hôpital.
Téléphoner à Genève? Ou à Paris?
Leni… Gertrud… Susanne… Claudia… La mère Niedbürh…
La femme en tweed beige avec son bras artificiel, s’enfuyant le long du quai Voltaire en serrant Humiliations Chéries sur son cœur…
Le cadran phosphorescent de ma montre indiquait 1h48 du matin la dernière fois que je l’ai consulté.
J’ai du sombrer dans un sommeil comateux entre deux et trois heures.


Un gai soleil illuminait ma chambre quand la vieille servante-gouvernante du docteur Pfaff vint tirer les rideaux et ouvrir les volets.


–  Alors, comment se sent monsieur ce matin?
–  Mieux. Cependant je me permets de vous demander une faveur, frau Lauterbach.
–  Je suis entièrement au service de Monsieur…
–  Ne me servez jamais de champignons à table.


Après un café au lait, onctueux et crémeux comme seuls les Suisses savent le faire, accompagné de tartines généreusement beurrées, je suis allé faire un tour en ville. Le samedi matin c’était jour de marché. Les étalages, la plupart tenus par des paysans des environs, envahissaient la grand’place et le boulevard menant à la gare. J’y ai flâné jusqu’à midi, grisé de couleurs et d’odeurs. Les marchandes se divisaient en deux catégories sociologiques bien distinctes, dans une proportion d’environ moitié-moitié. Il y avait celles qu’on pourrait appeler les « modernes », vêtues comme à Saint-Gall, Winterthur ou Zürich: un grand tablier fonctionnel, à bretelles ou noué sur le ventre, long et enveloppant, généralement en grosse toile bleue ou beige, parfois à fines rayures, porté par-dessus la robe ou la blouse. L’autre moitié se composait des « traditionalistes » revêtues de tenues, pas véritablement folkloriques, mais rappelant la façon de s’habiller des paysannes d’il y a cinquante ou soixante ans: corsage à manches courtes, lacé sur les seins, le décolleté brodé ou festonné; jupe aux chevilles, en gros lainage tissé à la main; tablier taille en coton uni, garni de deux poches rectangulaires sur le devant et noué au creux des reins par de longs cordons flottants. Les « modernes » portaient des chaussures ou des bottines; les « traditionalistes » restaient fidèles aux sabots de bois, souvent sculptés ou pyrogravés. Les premières restaient la plupart du temps tête nue; si le soleil tapait trop fort, elle mettaient un chapeau de paille ou de feutre. Les secondes portaient encore la coiffe, comme au siècle passé. Tout cela sans aucune distinction d’âge. Il y avait autant de jeunes femmes et de jeunes filles habillées à la mode d’autrefois, que de marchandes d’âge mûr, voire des grand-mères, en blouse de travail toute simple et gros tablier bleu. Des ménagères attendant leur tour devant un étalage de fruits et légumes se liguèrent en piaillant et jacassant pour obliger une resquilleuse à faire la queue comme tout le monde. La fille de la marchande, une pulpeuse blonde d’une vingtaine d’années, coiffée de nattes enroulées au dessus du front, avait une croupe de jument, ferme et outrageusement rebondie. Vêtue d’une blouse très courte pour l’époque, la fraulein était sanglée dans un grand tablier à bretelles, rayé bleu ciel et gris, entre les pans duquel se dandinait son puissant fessier. Elle piqua un fard violent en rencontrant mon regard, qui certainement traduisait le branle bas de combat sous ma braguette. C’est vrai que je me serais très bien vu la troussant sur une pile de choux fleurs.


En prévision de la soirée, j’ai préféré rentrer pour manger à ma convenance, c'est-à-dire légèrement. Frau Lauterbach surmonta sa désapprobation pour me préparer en grommelant ce que le docteur avait recommandé: une assiette de pâtes cuites à l’eau et un filet de poisson en papillote, servi nature dans son jus. De l’eau minérale comme boisson. Pour la vieille gouvernante, habituée des plats en sauce et des viandes rôties, « ce n’était pas une nourriture de chrétien ».


Dans l’après-midi j’ai fait tranquillement mes repérages. La bibliothèque municipale se trouvait sur Veitsbrunnerstrasse, dans le même bâtiment que la perception. Du mardi au vendredi elle fermait à 17h, mais restait ouverte jusqu’à 19h le samedi. Une pancarte avertissait que les chiens n’y étaient pas admis.
Le docteur Pfaff m’avait indiqué deux bons restaurants: le Alte Kanzlei, pour des plats régionaux; le Tapasbar Sevilla, pour de la cuisine espagnole. Je suis allé jeter un coup d’œil sur leur carte. Effectivement, les plats me parurent fort sympathiques, dans des genres évidemment très différents. Je donnerai le choix à Claudia: les Alpes ou l’Andalousie…

 

Le cinéma affichait Pilote d’essai, avec Myrna Loy, Clark Gable et Spencer Tracy. J’avais vu ce film à Genève.
On louait des barques sur le lac. Le médecin de l’hôpital m’avait recommandé des mouvements abdominaux pour brasser la masse intestinale, accélérer son nettoyage et éliminer les toxines. Quoi de mieux que l’aviron? J’ai ramé une heure en plein soleil, ma chemise à tordre tellement j’étais en nage. Quand je suis rentré pour prendre une douche, le docteur Pfaff attendait une patiente en regardant sa montre.

 

–  Toujours en retard, celle-là!! Pouvez-vous me dire, Victor, pourquoi les femmes ne peuvent jamais être à l’heure à un rendez-vous?
–  Parce qu’elles sont des femmes.
–  C’est tellement évident que je n’y avais pas pensé.
–  Dans le service de gastro où on m’a soigné hier, connaissez vous une aide soignante du Tessin qui s’appelle Claudia?
–  Claudia Sgambani. Elle passera sûrement infirmière l’an prochain. Attention, Victor!!
–  Elle mord?
–  Elle castre. Claudia est bien cotée à l’hôpital. C’est une jeune femme intelligente, courageuse, à cheval sur le règlement. Au point d’être parfois trop sévère, et même dominatrice avec les patients. Elle s’est seulement trompée de sexe à sa naissance. Tous les hommes qui l’ont courtisée ont fini par laisser tomber. Ce n’est pas une femme, la Sgambani, c’est un jules!!!


J’ai donné une tape amicale sur l’épaule du docteur.


–  Alors elle ne me fera pas attendre.


Sauf qu’à la fermeture, à sept heures, Claudia n’était pas arrivée.
Les employées de la bibliothèque la connaissaient très bien. Personne ne l’avait vue de la journée.

 

.../... à suivre


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