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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:11

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


–  Ditters, lança Susanne Ehringer en mettant la table.

Ma description de frau Moltke, la régisseuse du domaine, et de herr Löwendorfer, le chef de la communauté des « Vieux Croyants », l’avait bien amusée.

–  Tilmann Ditters. Lui saura vous renseigner. C’est un voyageur de commerce qui navigue constamment entre la Suisse et l’Autriche. Il est représentant en blouses et tabliers. Nous ne devrions pas tarder à le voir. Avant la saison des sports d’hiver, il fait la tournée des hôtels et restaurants dans les stations de ski pour remplir son carnet de commandes.
–  Savez-vous où on peut le joindre?

L’aubergiste fit « oui » de la tête pendant que son épouse retournait à la cuisine.

–  Il habite Vaduz, au Liechtenstein. Attendez… Je dois avoir son numéro de téléphone dans mon agenda.

Dès mon arrivée à la Gasthof Zahnradbahn, le contact avec les patrons avait été excellent. Content d’accueillir un Français dans son auberge, Andreas Ehringer cherchait toutes les occasions d’engager la conversation et répondait spontanément à mes questions. Quant à son épouse, Susanne, j’avoue, sans la moindre honte, que de la voir s’affairer entre les chambres à l’étage, sa cuisine et son jardin, en tablier du matin au soir  –  grand et long tablier à bretelles jusqu’au déjeuner  –  tablier taille ou à bavette fantaisie dans l’après-midi  –  eh bien oui… Ça produisait un effet certain au niveau de ma braguette, frau Ehringer ayant ce qu’il faut bien appeler un fort joli cul qu’elle savait très bien mettre en valeur.

Non seulement ce Tilmann Ditters représentait une firme de Lugano qui fabriquait des blouses, des tabliers, du linge pour la restauration, mais il importait aussi des dirndls tyroliens pour les vendre en Suisse. C’était un petit bonhomme rondouillard, jovial, grand amateur des rieslings autrichiens de la Wachau. Pendant que Susanne examinait sa nouvelle collection  –  elle mettait un tablier après l’autre et se regardait dans la glace en prenant des poses  –  nous avons discuté des mérites d’un vin de glace Ruster « Eiswein » 1928 comparé à un Beerenauslese 1931 « vendange tardive de grains nobles ». Il préférait le premier, moi le second. Les Ehringer n’ayant aucune de ces prestigieuses bouteilles dans leur cave, Andreas déboucha un vulgaire mais excellent grüner vetliner.

Les yeux du représentant s’arrondirent quand il me vit sortir de ma poche mon paquet de cigarettes.

–  Des Gauloises bleues!!!… Ah ça alors… Les dernières que j’ai fumées, c’était à Nice en 1927.

Je lui en offris une. Il aspira une profonde bouffée, garda longtemps la fumée dans ses poumons avant de la rejeter en un fin pinceau gris. Il regarda la cigarette entre ses doigts et se mit à rigoler.

–  Ouais… Je préfère le vin blanc au vin rouge. Et je préfère le tabac blond au tabac gris.

Susanne nous observait du coin de l’œil tout en essayant ses tabliers. Elle brancha Ditters sur le sujet qui me tenait à cœur. Elle se drapa dans un immense et enveloppant tablier blanc, deux poches rectangulaires sur les côtés, larges bretelles croisées dans le dos, non pas nouées mais boutonnées derrière la taille par quatre gros boutons de nacre: pratiquement l’uniforme, strict et sévère, des infirmières allemandes. Elle se redressa d’un air conquérant, les reins cambrés, les lèvres pulpeuses, ses seins gonflés tendant outrageusement la bavette.

–  C’est sûrement un tablier comme celui-ci que porte Hedwig Moltke.

Le représentant mordit aussitôt à l’hameçon. Il se retourna pour regarder Susanne, visiblement surpris.

–  Vous connaissez madame Moltke?
–  Pas personnellement, non. Mais nous avons eu ici, dans notre auberge, une jeune hongroise qui avait quitté cette communauté des « Vieux Croyants »… Tu te souviens d’elle, n’est-ce pas, Andreas?… Ça devait être en mai l’année dernière… Non, en juin…

Son mari joua le jeu.

–  Je m’en souviens très bien… Wanda Kosleck… Elle s’était enfuie de leur couvent après avoir été tondue et fouettée pour avoir eu des rapports sexuels avec un homme marié et père de famille… Elle nous a raconté par le menu détail les relations, pas tout à fait normales, reconnaissons le, qu’entretient madame Moltke avec le chef des « Vieux Croyants », herr Löwendorfer.
   
Ditters éclata de rire  –  un rire homérique, tonitruant. Je voyais le moment où il allait renverser son verre de vin tellement son corps était secoué de soubresauts.


–  Ils valent leur pesant de cacahuètes, ceux-là!!! Je ne devrais pas en dire de mal parce que ce sont de bons clients. Chaque année ils me prennent une cinquantaine de blouses et autant de tabliers. Mais faut r’connaître qu’ils en tiennent une sacrée couche!!!
–  Vous connaissez les membres de cette communauté?
–  Non, pas du tout. On ne peut pas les rencontrer et leur parler. Les « Vieux Croyants » ont un service d’ordre extrêmement rigoureux qui interdit tout contact avec des personnes venant de l’extérieur. On me fait entrer dans ce qu’ils appellent le parloir. Je déballe ma collection et madame Moltke choisit les modèles. De temps en temps le père Löwendorfer vient donner son avis. Mais j’ai vite compris qu’il compte pour du beurre.
–  C’est Hedwig Moltke qui choisit et commande le linge domestique nécessaire à la communauté?
–  Absolument. Elle fait la pluie et le beau temps là bas. Non seulement elle choisit et commande, mais elle dessine elle-même des patrons de blouses et de tabliers. À partir de cent unités, la boîte pour laquelle je travaille peut les fabriquer. Je me souviens d’une fois…

 

Ditters écrasa la fin de sa Gauloise dans le cendrier.

 

–  … elle m’a présenté un modèle de sa conception, qu’elle appelait une « blouse à fessées ». Pour qu’on ne perde pas de temps à déboutonner des boutons par derrière, elle voulait une fermeture Éclair partant de la taille, qu’on aurait qu’à descendre pour découvrir les fesses de la femme qui allait être châtiée.

 

Je croisai le regard de Susanne qui guettait ma réaction. J’allumai une seconde Gauloise avec le mégot de la première.

 

–  Vous savez donc que les châtiments corporels font partie de la règle de ces « Vieux Croyants »?


Ditters ne me répondit pas tout de suite. Il tendit son verre à Andreas qui le remplit de grüner vertlinger.

 

–  Je vais vous dire une chose, monsieur Blandl. Je fais ce métier depuis trente ans. De par sa spécialité  –  blouses, tabliers, linge de maison ou pour la restauration  –  j’ai une clientèle en grande partie féminine. Cette clientèle peut se diviser en deux catégories bien distinctes et complètement séparées. D’une part des femmes pour qui le tablier est un revêtement purement fonctionnel, servant à protéger leur robe pendant qu’elles exécutent des travaux salissants. Quand elles ont fini de faire la cuisine, ou le ménage, ou la lessive, elles l’enlèvent. Parce qu’elles n’en ont plus besoin. Parce que le tablier n’a pas de résonance émotionnelle ou affective à l’intérieur de leur psychisme.

 

Ditters leva son verre en direction d’Andreas.

 

–  Pas moche votre p’tit vertlinger.

 

La bouteille étant vide, Andreas comprit le message et descendit à la cave en chercher une autre.
Susanne se regardait dans la glace, vêtue d’un coquet tablier à fleurettes  –  des bleuets, des pâquerettes, des crocus et quelques chardons sur fond vert pâle  –  porté sur une blouse d’un vert plus foncé, boutonnée par devant et descendant à mi-mollets. Tout en se passionnant pour la collection de Ditters, elle ne perdait pas un mot de notre conversation.

 

–  Merci, herr Ehringer… Vraiment excellent ce p’tit blanc… Vous me donnerez l’adresse pour que j’en commande. J’étais donc en train de vous raconter mon métier, monsieur Blandl. Deux catégories de femmes, absolument. Celles que je viens de vous décrire. Et les autres.


Je vis Susanne s’immobiliser, droite, raide, maintenant des deux mains sous son menton la bavette d’un tablier rayé brun et mauve qu’elle n’avait pas encore passé autour de son cou.

 

–  Cette deuxième catégorie de femmes comprend CELLES QUI AIMENT RÉELLEMENT LEURS TABLIERS. Elles les aiment parce que les tabliers font vibrer leur psychisme. Il y a des choses que j’ai souvent observées chez mes clientes, mais que je ne peux pas dire ici, en présence de madame Ehringer…

 

Susanne s’approcha, tenant encore devant elle son tablier à rayures.


–  Ne vous sentez surtout pas gêné par ma présence, herr Ditters. Je ne suis pas née de la dernière pluie. Par ailleurs…
Elle lui prit son verre des mains; but une gorgée de vin; lui rendit son verre ; le regarda droit dans les yeux.

 

–  … par ailleurs vous nous vendez depuis suffisamment longtemps vos blouses et vos tabliers pour savoir à quelle catégorie de femmes j’appartiens?


Le représentant acquiesça.

 

–  Dès que j’ai démarché votre auberge, je l’ai su.
–  À quoi pouviez-vous repérer une telle tendance chez ma femme? demanda Andreas.
–  De la même manière que je la repère chez d’autres clientes: des postures; des regards; des attitudes; des mouvements de lèvres; des battements de paupières; des trémoussements du….
 –  … du?? souligna Susanne.


Ditters rit.

 

–  Je vous laisse le dire vous-même, frau Ehringer.
–  DU CUL!!!
–  Vous êtes au cœur du problème… Et si je peux me permettre de reprendre vos propres paroles, frau Ehringer: AU CUL DU PROBLÈME.

 

–  Pouvez-vous préciser votre pensée, herr Ditters.
–  Si vous y tenez absolument, frau Ehringer. Et en m’en excusant.
–  J’y tiens absolument. Et je vous dispense de vous excuser.
–  Depuis le temps que j’exerce cette profession, j’ai remarqué que les femmes appartenant à cette deuxième catégorie dont je viens de vous parler…
–  Celles qui se plaisent en tablier… CELLES QUI AIMENT VISCÉRALEMENT PORTER DES TABLIERS.
–  Exactement, frau Ehringer. De par ma longue expérience, je peux vous affirmer que ces femmes-là… Vous venez de me dire que je peux m’autoriser certains mots crus…
–  Je le maintiens. Je déteste l’hypocrisie.
–  Eh bien les femmes qui aiment porter des tabliers toute la journée, sont également des femmes qui aiment jouir sexuellement  plusieurs fois par jour.
–  Baisées en tablier par leur homme!!!
–  Tout à fait. Le matin dans le salon, quand elles passent l’aspirateur. Dans leur cuisine, courbées sur la table pendant qu’elles préparent les repas. A la buanderie, pendant qu’elles lavent ou repassent. À la cave ou au grenier. La queue… UNE BONNE QUEUE BIEN RAIDE… Ces femmes-là sont très portées sur le sexe.
–  Voulez-vous dire qu’elles ont des besoins sexuels supérieurs à la moyenne?
–  C’est en tout cas ce que j’ai pu observer dans l’exercice de ma profession. Quand je présente mes blouses et mes tabliers à une nouvelle cliente, je sais au bout de cinq minutes à quelle catégorie elle appartient. Jusqu’à leurs gestes qui ne sont pas les mêmes. Elles n’ont pas la même manière de se passer le cordon de la bavette par-dessus les cheveux, de se nouer les cordons de taille au creux des reins, de se regarder dans la glace pour voir comment tel ou tel modèle de tablier leur va. Je vais peut-être vous étonner: j’ai plusieurs clientes, aussi bien suisses qu’autrichiennes, que le seul fait d’essayer un nouveau tablier fait mouiller dans leur culotte.
–  Vous vous en apercevez à quoi, à leur regard?
–  Au regard… À leur façon de s’humecter les lèvres et d’avancer la bouche… Au timbre de leur voix… Au gonflement de leurs seins… En fait, toute leur attitude les trahit. Bien sûr, certaines savent se contrôler mieux que d’autres. Et puis il y a celles qui craignent de se faire corriger par leur mari si elles font un peu trop étalage de leur lascivité.
–  Vous avez des clientes qui ont été corrigées pour avoir été trop lascives en tablier?
–  Trois dont je suis certain, parce qu’elles me l’on dit. Sans compter toutes celles qui se prennent une fessée de temps en temps, mais ne s’en vantent pas.
–  La fessée en tablier!!!
–  Tout à fait, frau Ehringer. La blouse troussée par derrière… La culotte baissée en bas des cuisses… Les pans du tablier largement écartés… ET PAN-PAN CU-CUL!!!
–  Êtes-vous pour ou contre la fessée disciplinaire?
–  Plutôt pour. Je pense que beaucoup des femmes ont besoin d’être fessées de temps en temps. Quand elles sont irritables sans raison; capricieuses; opposantes par défi… Une bonne fessée, judicieusement administrée, leur calme les nerfs et leur remet les idées en place. Simplement, à mon avis, cela entre dans le cadre de la Discipline Domestique, autrement dit des jeux de couple. Tant que la femme est consentante, c’est parfait. Si elle ne l’est pas, on a pas le droit de la forcer. Et c’est justement sur ce point que je critique ces sectes fondamentalistes comme celle des « Vieux Croyants ». Cette femme venue se réfugier chez vous après avoir été fouettée en est un parfait exemple.   
–  Herr Ditters, que savez-vous exactement sur ces « Vieux Croyants »?  
–  Au départ, il y a une vingtaine d’années, ils avaient racheté la ferme du père Frœuch. Ils n’étaient alors que cinq ou six familles. Vous les verriez maintenant… C’est devenu un gros village. On se croirait dans une caserne tellement tout est net, carré, ratissé, aligné au cordeau. Ils cultivent des plantes médicinales qu’ils font pousser en se mettant à genoux devant elles, ils leur récitent des prières au clair de lune. Ils baptisent les nouveaux arrivants en les plongeant tout nus dans le lac glacé pendant qu’une chorale chante des cantiques. Dans la région, on les appelle  les « Vieux Crétins ».
–  Baptisent les nouveaux en les immergeant dans un lac?
–  Oui. Dans l’Imstersee.
–  C’est là qu’est leur communauté?
–  Ce qu’ils appellent le « Temple de la Sagesse » se trouve sur une colline, surplombant Imstersee. Ils ont bien choisi leur emplacement, la vue sur le lac est absolument grandiose.
–  Ce n’est pas bien loin de Lustenau?
–  Pas très loin, non… Mais la ville la plus proche, c’est Zirndorf.

 

Andreas me lança un coup d’œil oblique.
Je savais enfin où se trouvait Leni.

 

Dans l’après midi du même jour, Ditters étant allé présenter sa collection à d’autres hôteliers de la vallée, j’abordai l’aubergiste sur la terrasse. Agenouillé, une truelle à la main, il refaisait les joints du carrelage. Ceinte du tablier bleu qu’elle revêt pour les travaux de jardinage, Susanne rentrait les lauriers roses en prévision des premières gelées matinales.
Je montrai du doigt les neiges éternelles sur les sommets.

 

–  J’entends dire que beaucoup de frontaliers font de la contrebande avec l’Autriche…

 

L’aubergiste ne chercha nullement à nier. Il sourit.

 

–  La région est pauvre. On ne peut pas leur reprocher de se faire quelques sous au black.
–  Quels cols empruntent-ils pour passer sur l’autre versant?
–  Aucun. Il n’y a que des glaciers là haut. Et la descente en Autriche est une falaise abrupte, pratiquement infranchissable.

 

J’ai plissé mon front en fronçant les sourcils.

–  Les contrebandiers franchissent bien la montagne quelque part?
–  Non.
–  Comment, non!!

Andreas se mit debout. Il plongea dans un seau d’eau ses mains grises de ciment, les essuya sur sa salopette.

–  Permettez-moi de vous dire que vous raisonnez comme un touriste, monsieur Blandl. Vous vous imaginez quoi au juste?… Le club alpin… Premier de cordée… Harnais, crampons, piolet, poulie, coinceur, mousquetons… La face nord du Silbersattel… Descente en rappel sur le versant autrichien. Avec des cartouches de Chesterfield et des plaques de chocolat plein le sac à dos.
–  Ben… Les Alpes c’est un peu ça, non?
–  Les sommets c’est ça. Tout à fait ça. Simplement personne, à part quelques Anglais un peu timbrés, ne va s’aventurer là haut.
–  Alors on passe comment?
–  Par en dessous.
–  Sous les Alpes?
–  Bien sûr.
–  Il n'y a pas de tunnel entre la Suisse et l'Autriche. Le seul que vous ayez c’est le Simplon, et il relie le Valais au Piémont.
–  Correct.
–  Alors ils s'y prennent comment, vos gar? En creusant des galeries, comme des taupes?
–  Ils n'ont pas besoin d'en creuser, puisque ces galeries existent déjà.

L’aubergiste Ehringer me raconta…

Napoléon avait fait de la Suisse un protectorat français. Lors de la retraite de Russie, des troupes russes, prussiennes, autrichiennes, hongroises, lancées à la poursuite des armées françaises en déroute, traversèrent à plusieurs reprises le pays, pillant, massacrant, se nourrissant sur l’habitant, ce qui entraîna la famine parmi la population, sans que ni la Diète ni la faible armée helvétique ne puisse s'interposer.

La toute nouvelle « Confédération Suisse des 22 cantons », née des tragiques conditions politiques qui succédèrent aux occupations étrangères, eut immédiatement le souci d’assurer la sécurité de son territoire national. D’autant plus que la « Triplice » étouffait la Suisse dans un carcan de plus en plus resserré et alarmant.

TRIPLICE  –  contraction de « Triple Alliance »  –  c’était le nom que l’on avait donné, après la guerre franco-prussienne de 1870-1871, à l'alliance conclue entre l'Empire allemand récemment fédéré par Bismarck, l'Empire austro-hongrois des Habsbourg, et le Royaume d'Italie, alors gouverné par le premier ministre et président du conseil Francesco Crispi, violemment opposé à la France sur des questions coloniales en Afrique du Nord. Crispi revendiquait la Tunisie, la considérant comme le prolongement naturel de la colonie italienne de Cyrénaïque.
C’est de ces circonstances difficiles que sont nés les premiers bataillons d’infanterie alpine suisse. Dès la fin du XIXème

siècle, la grande préoccupation du gouvernement helvétique fut de fortifier la barrière des Alpes,

 

–  Des forts là haut? dis-je d’un ton incrédule, en pointant du doigt les glaciers.

 

Ils étaient gris, sales, ces pauvres glaciers, tellement éloignés du cliché touristique.

 

–  Bien sûr. La frontière en est truffée. Nous appelons ce réseau de fortifications « Le Gruyère » tellement le Vorarlberg est percé de salles souterraines, bastions camouflés, casemates, puits, galeries, passages. Pour des raisons de sécurité, le magasin de munitions est éloigné d’au moins 200 mètres du fort principal. Une voie ferrée souterraine les reliait, exactement comme dans les mines de charbon.
–  Mais comment y grimpe-t-on? Comment as-t-on pu monter des canons sur ces cimes?
–  Des trains à crémaillère y montaient. Quelques uns roulaient encore quand j’étais gosse. Les rails ont été enlevés et vendus à la ferraille, mais je peux vous montrer les tranchées qu’ils suivaient le long des pentes.
–  Gasthof Zahnradbahn… Ce sont ces anciens trains de montagne qui ont donné son nom à votre hôtel?
–  Exactement. La voie passait à même pas cent mètres de l’auberge.

 

J’observai les pentes couvertes de sapins noirs.

 

–  Ces forts existent toujours là haut?
–  Oui. La plupart sont en mauvais état. Ils ont été désaffectés après la guerre de 14. Il n’y a plus de garnison depuis belle lurette. Mais les casemates et leurs galeries sont toujours là haut. Nous allions y faire l’école buissonnière, mes frères et moi. Qu’est-ce que nous avons pu nous prendre comme raclées pour être allés jouer dans « Le Gruyère »!!!

 

Il me montra les monts boisés du Riswald, au nord

 

–  Là haut, tenez… De ces fortifications du XIXème siècle, on retrouve, encore en pas trop mauvais état,  les fossés et les murs crénelés des deux côtés du défilé. Aussi la tourelle d’artillerie qui contrôlait le lac de Constance. En 1914 elle était équipée d’un canon Krupp de 105mm. Les mitrailleuses étaient des Hotchkiss françaises. Derrière il y a trois redoutes, l’une sur la rive sud du lac, l’autre à Saint-Margrethen, la dernière à Leuchen.

 

–  Et c’est par ces souterrains que la contrebande passe?

–  En majeure partie, oui.
–  Comment ressort-on sur le versant autrichien?
–  Par leurs forts à eux. Depuis la démilitarisation dans les années vingt, aussi bien les Suisses que les Autrichiens se sont mis au boulot pour que les galeries se rejoignent. On a aussi exploité les sapes que chacun lançait de part et d’autre de la frontière, prêt à miner le fort d’en face en cas de conflit. Souvent moins de dix mètres séparaient une sape suisse d’une sape autrichienne. Parfois même l’une rencontrait l’autre. Une meule de gruyère, je vous dis. Pas de frontière, pas de douane… Tout le monde y trouve son compte.
–  Avec l’Autriche devenue nazie, ne pensez-vous pas que la situation risque de changer?

 

Il fit la grimace.

 

–  Vous avez malheureusement raison. Quand les soldats appartiennent aux troupes alpines autrichiennes, en général on peut s’arranger. Ils nous passent des commandes, on leur fournit ce dont ils ont besoin. Donnant-donnant. Mais si les Allemands mettent leurs garnisons à eux le long des crêtes  –  ce qui est vraisemblable, vu que leur confiance dans les Autrichiens est assez limitée  –  alors ils ne seront pas longs à découvrir les passages et ils les fermeront.

–  Pour l’instant on passe encore?
–  Le facteur est au courant de tout ce qui se fricote dans nos vallées. Le mieux serait de lui demander.

 

Je guettai donc le facteur quand il monta le lendemain dans son side-car bourré de courrier, de journaux et de colis.

 

–  Oui, on peut encore passer. Sepp est allé en Autriche la semaine dernière.


Andreas fit la moue.

 

–  Sepp Auerbach? demanda-t-il.
–  Ouais. Il y va assez souvent.

 

L’aubergiste se gratta le menton.

 

–  Je sais…

 

Je lus sur son visage que quelque chose le chiffonnait. Le facteur déposa un paquet de courrier sur la table de l’entrée, souleva sa casquette verte pour éponger son crâne chauve avec un mouchoir à carreaux de la dimension d’un nappe, lança un tonitruant « Gutt morgen, frau Ehringer » à Susanne qui rentrait du jardin et prit congé. Au démarrage, son side-car faisait plus de bruit qu’un marteau-piqueur.

 

–  Ce Sepp Auerbach ne vous plaît pas? demandai-je à l’aubergiste.
–  Pour être franc, non. Comme passeur il est certainement excellent. Le « Gruyère » n’a pas de secrets pour lui. Il a beaucoup de contacts en Autriche où il va souvent. C’est l’homme que je n’aime pas.
–  Que lui reprochez-vous?
–  Oh, des tas de choses… En particulier de vivre en ménage avec l’une des plus ferventes nazies du canton de Saint-Gall.
Il haussa les épaules et écarta ses mains.
–  Mais comme de toute façon tout le monde entre Rappenhof et le lac de Constance sait pourquoi vous êtes ici, ça ne change pas grand-chose. Je préfèrerais tout même que vous vous trouviez un autre passeur.

 

Il me donna deux adresses. Et me dit que je pouvais me servir de sa voiture pour y aller.
Un berger en montagne. Un maçon dans la vallée. L’un comme l’autre contrebandiers. Le berger déclina ma proposition d’un air gêné, m’offrit une absinthe et partit dans une longue explication des dangers que l’on courait sur la frontière depuis que les Allemands s’y étaient installés. La maçon n’eut pas l’air gêné du tout. Il déboucha une bouteille de « completer », un pinot gris aromatique et généreux, spécialité du terroir des Grisons. Il me raconta qu’il avait travaillé à Paris à la démolition de l’ancien Trocadero et à la construction du nouveau Palais de Chaillot. Il habitait rue du Château de l’Alouette, au métro Glacière. Sa maîtresse  –  Marcelle  –  travaillait au Prisunic de l’avenue d’Italie. Le dimanche ils allaient danser dans les guinguettes des bords de Marne. Ils prenaient le train à la gare de la Bastille et descendaient à Joinville. Il me dit qu’il ne pouvait plus monter sur les sommets depuis qu’il s’était fait une mauvaise fracture à la cheville. Il se déchaussa devant moi, enleva sa chaussette, poussa des « Aïe! Aïe!! Il y a des nuits où la douleur m’empêche de dormir. » Sa cheville ne me parut ni rouge ni enflée. Quand il me raccompagna à la voiture, il marchait tout à fait normalement.

 

–  Ils ne veulent pas, rapportai-je à Andreas en rentrant.

 

L’aubergiste hocha la tête en signe de compréhension résignée.

 

–  Je m’y attendais un peu. De cœur ils sont pour nous. Mais ils ont une telle pétoche des Boches qu’ils ne veulent surtout pas se mouiller. Müller ne s’est jamais cassé la cheville. Je l’ai vu la semaine dernière à Hulhuiss. Il montait des sacs de ciment de cinquante kilos en haut d’un échafaudage.

 

 –  Alors Sepp?

–  C’est sûr que celui-là ne craint pas les nazis. Puisqu’il est protégé par sa maîtresse… laquelle fait de fréquents voyages en Allemagne, a des contacts avec plusieurs dirigeants du parti et se prosterne aux pieds des S.S. pour leur lécher les bottes.
–  Ça peut justement être un atout dans ma manche: c’est en se cachant dans l’antre du loup qu’on a les meilleurs chances d’échapper au loup.


Andeas pouffa de rire.


–  Je n’y aurais pas pensé. Mais vu sous cet angle, votre raisonnement n’est pas idiot.
–  Du moment que je ne lui dis pas où est Leni, qu’est-ce qu’on risque?
–  C’est vrai.
–  Un passage aller… Deux passages retour… Ça lui fait un beau paquet de flouss, non?
–  Je suis bien d’accord.
–  Où pourrai-je le rencontrer?
–  Le soir, il est souvent au Café Kiosk, à Rappenhof.

 

Andreas se massa la nuque. Il baissa la voix.

 

–  Il sait que vous voulez aller chercher votre fiancée en Autriche. Ça pratiquement tout le monde le sait sur le versant suisse du Vorarlberg. Vous êtes devenu un personnage romantique dans nos vallées, monsieur Blandl. Bientôt nous allons avoir toutes nos femmes amoureuses de vous. Ce que les nazis ne savent pas, c’est où est cachée fraulein Erfürth . Et croyez moi, ils vont déployer toutes leurs ruses pour essayer de le découvrir.

 

–  Berchtesgaden.
–  Quoi, Berchtesgaden?
–  Le Kehlsteinhaus… Le Nid d’Aigle d’Hitler… Tous les journaux en parlent: cette construction extravagante, juchée sur la pointe d’un piton inaccessible. À 1850 mètres d’altitude. Une route longue de 6,5 km comprenant cinq tunnels a été construite pour accéder à une première plate forme, d'où part un immense tunnel d’un demi-kilomètre creusé dans la roche granitique. Ce tunnel mène à un ascenseur en bronze poli qui conduit au sommet, quelque 150 mètres plus haut, en l'espace de quarante secondes.
–  Excusez-moi… Je n’arrive pas à voir le rapport entre le Kehlsteinhaus et le sauvetage de votre fiancée.
–  Sans vouloir vous offenser, herr Ehringer, permettez-moi de vous dire que vous manquez gravement d’imagination. Je vais leur dire, à vos nazis, que Leni est détenue au Kehlsteinhaus… Prisonnière dans le harem du Grand Führer… Je passe la frontière pour me rendre à Berchtesgaden et aller la délivrer… Je pénètre dans le Nid d’Aigle caché dans la malle arrière de la Mercedes du docteur Goebbels… Les tunnels je les franchis cramponné sous un wagon, accroché aux essieux… L’ascenseur, je vous l’escalade en faisant du trapèze sous la cabine… Je mets les sentinelles K.O. et je les balance par-dessus le parapet… Quand la triple porte de fer qui ferme l’entrée du sérail me résiste, je la fais sauter à la dynamite… Pour fuir, j’ai conçu des ailes en toile que nous nous attachons au bras et aux jambes… Nous nous élançons du haut de la terrasse… Leni et moi nous planons comme de grands oiseaux blancs au dessus des alpes bavaroises et nous nous posons en Suisse.
–  Sans vouloir vous offenser, monsieur Blandl, permettez-moi de vous dire que vous avez un peu trop d’imagination.

 

.../... à suivre


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