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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:09

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


PUCES MORTELLES EN MANDCHOURIE


Les Japonais se procurent des souches virulentes de virus en vue d’une guerre bactériologique en Chine.
Au kiosque à journaux de la gare de Genève-Cornavin, ce titre attira mon attention. J’achetai La Tribune et lut l’article. Il n’était pas signé. Heureusement pour le scribouillard qui l’avait rédigé: je me serais pointé le lendemain matin à la rédaction du canard pour lui mettre mon poing dans la figure.


L’ancienne province de Mandchourie, devenue protectorat nippon et rebaptisée « Mandchoukouo » …
Ces prétendues révélations avaient plusieurs années de retard. Les journalistes du monde entier étaient au courant. Et les diplomates, et les militaires, et les scientifiques. Je faisais partie des correspondants étrangers présents à Shanghai au moment de l’entrée des troupes japonaises. Au Cercle Sportif, le club sélect dans la concession française, j’avais lié connaissance avec Boris, un Russe de Mandchourie, résistant et agent du Guomindang. Il m’avait dit, preuves à l’appui, que dès le début des années 1930, afin de répandre la peste parmi les populations civiles, des médecins militaires japonais avaient eu l’idée de se servir de puces. Pour élever les puces et les nourrir, il fallait capturer et faire se reproduire d’énormes quantités de rats, mulots, ragondins et autres cobayes. C’était devenu la principale activité d’une sinistre  « Ferme aux animaux », située dans la banlieue de Harbin.


Ce groupe ultra secret  –  nom de code : « Unité 731 »  –  avait mis au point diverses méthodes pour propager les épidémies: containeurs similaires à ceux utilisés pour le lancement de tracts; bombes en carton qui s’auto-détruisaient après avoir libéré des rongeurs infectés; vols de pigeons malades; contamination de légumes, chocolats, biscuits; bouteilles lâchées au fil des rivières ; largage de ballons que le vent pouvait transporter depuis la côte jusque dans l’intérieur des terres…


Rentrant de Chine, le parallèle m’avait frappé. En Asie, le problème était exactement le même qu’avec l’Allemagne hitlérienne: si les démocraties avaient, dès le départ, mis le holà aux rêves d’expansion nippons  –  dès l’annexion de la Mandchourie, dès l’invasion de la Corée  –  il aurait été encore possible d’opposer des barrières que même la puissante armée impériale japonaise n’aurait pas pu, ou pas osé franchir. Hélas, le « sens de l’histoire » n’est pas allé dans cette direction…


A Shanghai, à Nankin, à travers les terres brûlées du Jiangxi (les Chinois incendiaient leurs villages et leurs récoltes, tuaient leurs bêtes avant de fuir), j’avais assisté au tragique exode des populations terrorisées. Maintenant, dans ce havre de paix et de prospérité insolente qu’était la Suisse, j’assistais à un autre genre d’exode, moins spectaculaire mais tout aussi tragique. Depuis la montée en puissance du nazisme, Genève était envahi par un flot de nouveaux réfugiés. D’abord étaient arrivés les nantis  –  financiers ; spéculateurs; gros commerçants; professions libérales  –  dans de puissantes berlines, parfois conduites par des chauffeurs en uniforme, bottés et casquettés comme des sous officiers britanniques. Cette faune-là habitait Hermance, Cologny, Collonge-Bellerive, Vandœuvres. Premiers à débarquer, ayant du « répondant » auprès des banques suisses, ils avaient loué les plus belles villas au bord du Léman, colonisé les hôtels les plus luxueux.
Après ces « grossiums », vinrent s’infiltrer à partir du milieu des années trente, par petits groupes apeurés, des familles nettement moins bien habillées, voyageant dans des compartiments de 3ème classe, certaines trimbalant des valises en carton fermées par des ficelles. Pour cette catégorie de réfugiés, Genève n’était qu’un lieu de transit. Un puissant et remarquablement organisé service d’entraide israélite les prenait en charge, les logeait temporairement dans des garnis miteux du côté des Acacias… Onex… Le Grand Lancy, derrière les voies ferrées et les passerelles métalliques, au-delà de la gare de marchandises de La Praille. De là on leur trouvait on embarquement pour les U.S.A., le Canada ou l’Amérique du Sud. Au fond de l’entrepont, comme dans les films de Chaplin. Ce qui était préférable aux chambres à gaz.

 
Du fait de cet afflux de migrants, le marché de l’immobilier connut à cette époque une inflation galopante. Un confrère de la Radio Suisse Romande a fait une enquête édifiante à ce sujet. La directrice d’une grosse agence immobilière genevoise a indiqué pendant le reportage que beaucoup de propriétaires ne voulaient louer qu’à des étrangers, pour une raison facile à comprendre: le loyer peut varier du simple au double!! Les riches expatriés, jouissant du statut de réfugiés et de ce fait exonérés d’impôts, ne discutent jamais le prix de leur logement et paient  rubis sur l’ongle. Pour les populations « bas de gamme », des marchants de sommeil, souvent des tenanciers d’hôtels de passe, louaient leurs misérables piaules à prix d’or. Le malheur des uns fait le bonheur des autres.


Au bureau, dès qu’il m’a aperçu « Jumbo » Bouchard m’a attaqué direct au foie:


–  Bruichladdich sans glace?… Veux-tu que je pète dans ton verre pour le réchauffer?


Je lui ai balancé mon coude en travers des côtes. Méchamment.


–  Ce n’est ni le moment ni l’heure de déconner. Je viens de passer une nuit à peu près blanche dans ma couchette …
–  T’as pourtant l’habitude des wagons-lits.
–  C’est pas le train qui est en cause. C’est ce qui tourne là dedans..
J’ai tapé plusieurs fois mon front du bout de l’index. Jumbo a écarté ses mains en un geste fataliste.
–  J’espère que t’avais un bon bouquin jouissif pour te changer les idées?
–  J’en avais un.
–  Tu me le prêteras?
–  Si t’es bien gentil.
–  Tu t’es payé une chouette branlette?
–  La seule chose que j’ai à te dire, Jumbo, ce n’est ni pour siroter du Bruichladdich ni pour prendre mon pied que je suis à Genève ce matin.
–  Toujours ta nénette…??
–  Ma fiancée.
–  TA FIANCÉE. Je te prie de m’excuser, Vic.
–  T’es tout excusé.
–  Lisbeth Krupp.
–  Qui c’est celle-là?
–  Anglaise de naissance. De Manchester, je crois. Famille dans le textile. Père Lord de quelque chose. Elle a été un temps actrice, a tourné plusieurs films dans le cinéma muet des années vingt. Elle est devenue Allemande en épousant un Krupp. Oui, ces KRUPP-LÀ: canons; aciéries; forages en mer Baltique; mines de métaux rares au Chili; or au Congo; diamants en Afrique du Sud; j’en oublie sûrement les trois quarts. Comme tu le sais, la partie du clan Krupp rattachée à l’ancienne noblesse prussienne s’est opposée au National Socialisme et a été contrainte de s’expatrier. Le changement de nationalité de la mère Lisbeth est venu juste à point pour lui éviter d’être imposée en Angleterre: les clauses du traité de Versailles l’exonèrent automatiquement de tout impôt, puisque  –  théoriquement  –  l’empire industriel Krupp est démantelé et cédé aux Alliés. Simplement…


Bouchard me fit un clin d’œil.
Je lui rendis un clin d’œil presque identique. À la différence près que ma paupière à moi était plus lourde, plus triste, plus désabusée.


–  Simplement les avoirs de la famille Krupp sont à 60%…??
–  En Suisse.
–  Les 40% restants…??
–  Répartis entre les États-Unis, le Mexique, l’Argentine, le Chili. Je parlais hier soir avec l’attaché commercial de l’ambassade de Turquie. Il m’a dit que de plus en plus de grandes banques internationales ouvrent des agences au Liban. Si t’as du pognon à placer …
–  Comment s’appellent-t-elles déjà, leurs plages pour playboys?
–  Ô Cap.
–  Entre autres… Et puis il y a aussi Oceana, Aqua Park, Salesh Mountain…
–  Je te retrouves où, à Beyrouth?
–  Ce soir chez Krupp. Chemin de Bellefontaine, à Cologny. Viens entre sept et huit. Leur villa n’a pas besoin de numéro, le parc est si immense qu’il occupe toute la rue. Quand tu verras des chauffeurs en train de lustrer des Rolls à la peau de chamois, des servantes en grands tabliers victoriens, des mémères t’observant derrière leur face-à-main, tu sauras que c’est là.
–  Comment vais-je entrer sans invitation?


Il sortit son portefeuille bourré de cartes diverses. Il les battit comme on bat des cartes à jouer, m’en tendit une.
Je dressai mon sourcil droit en accent circonflexe.


–  T’as tes entrées dans la haute, maintenant?


Il haussa les épaules.


–  C’est pas à toi que je vais apprendre le métier…


Quelques minutes avant huit heures un taxi me déposait à l’entrée du chemin de Bellefontaine. A la place des Rolls je vis des voitures de police garées dans tous les sens, leurs gyrophares dansant la gigue. Des flics en gilet pare-balles remplaçaient les tabliers victoriens. La seule mémère que j’aperçus de loin se faisait enfourner dans une ambulance sur une civière. L’entrée du parc était interdite. Des hommes en smoking gesticulaient. Des femmes en robe du soir piquaient leurs crises de nerfs. Une grande blonde pleurait, assise sur le bord du trottoir, la tête entre ses mains. Ses pieds étaient chaussés de ballerines lamé or, une semelle décollée sans doute pendant sa fuite à travers les allées du parc. Un vieux à lorgnons, coiffé d’un huit-reflets et engoncé dans un manteau d’astrakan, essayait de la consoler.
J’harponnai quelqu’un au hasard dans la foule.


–  Qu’est-ce qui est arrivé
–  Sorry, gov’nor. I don’t speak French.


Dans l’effervescence générale, je ne m’étais même pas rendu compte que mon interlocuteur portait un kilt.


–  What happened? (Qu’est-ce qui est arrivé?)
–  Some bastard threw a bomb (Un salopard a jeté une bombe).
–  Many killed? (Il y a beaucoup de morts ?)
–  Beats me, gov’nor. I had just entered the park when I heard the friggin’blast (Je n’en ai pas la moindre idée, direc’teur. Je venais juste d’entrer dans le parc quand j’ai entendu la putain d’explosion.)


J’ai tourné en rond jusqu’à la nuit, interrogeant des inconnus qui n’en savaient pas plus que mon Écossais. Les sirènes des ambulances répondaient à celles de la police. La foule ne faisait que grossir. Attirés par le bruit, des habitants de Cologny venaient nombreux en spectateurs. Les flics, visiblement nerveux, refoulaient tout ce monde avec des « Circulez! Circulez! Il n’y a rien à voir ». Une jeune servante en tablier  –  nullement victorien, un classique tablier blanc de soubrette  –  m’a dit moitié en français, moitié en italien: « Fumée beaucoup… Molto fumo… PFUFFFF!!!… Terribile esplosione… Partout le sang… Del sangue dovunque ». Ses cheveux noir de jais étaient frisés comme les poils d’un caniche. Elle avait une coquetterie dans l’œil droit.  
Désespérant de retrouver Bouchard dans cette cohue, je suis rentré à pied par la route de Thonon et le quai de Cologny. Marcher me fit du bien. J’aspirai la brise à pleins poumons. Elle sentait les rhododendrons. La lune faisait courir des frisures argentées sur le lac. Loin sur la rive d’en face, on devinait à droite les lumières de Lausanne. Je me laissai guider par le jet d’eau illuminé: tant que j’allais à sa rencontre, je marchais dans la bonne direction.
Pourquoi?
Premièrement : pourquoi cet attentat? Deuxièmement: pourquoi Bouchard m’avait-il fait venir à cette réception des Krupp?
Je les connaissais de nom, comme tout le monde. Sans plus. Effectivement, je me souvenais de quelques vieux films anglais dans lesquels avait figuré la belle Lisbeth  –  Lisbet Marsh avait été son nom de scène à l’époque… Le Fantôme des catacombes, Rue des bouches peintes… Le « Tivoli » en haut de la rue de Belleville… On collait du « sem-sem gum » sous les fesses des rombières… J’étais en culottes courtes et j’allais éjaculer dans mon caleçon en regardant, à l’heure du déjeuner, les ouvrières en tablier des Grands Moulins de Pantin.
Lisbet Marsh…


En ville je suis allé droit au bureau. Le veilleur de nuit n’avait pas vu Bouchard de la soirée. Je suis allé me coucher. Pas pour longtemps.
Drrrrrrrrrrrrrrrrri-i-i-i-i-ing...


–  Blandl à l’appareil.
–  Monsieur Victor Blandl, de l’agence France Presse?
–  C’est moi.
–  Patientez un petit instant, monsieur. Je vous passe le service.


Un bruit d’abeilles faisant la révolution dans une ruche.


–  Monsieur Blandl ?
–  Oui.
–  Monsieur Victor Blandl, de l’agence France Presse ?
–  C’est moi-même.
– Patientez un instant, je vous passe le chirurgien.
J’ignore quelles abeilles ont gagné ; à les entendre bourdonner, vibrer, siffler, cracher, elles devaient se livrer une sacrée bagarre dans les rayons de la ruche. L’écouteur plaqué contre mon oreille, je me représentais l’abeille Robespierre faisant guillotiner l’abeille Danton, sous les acclamations féroces des abeilles tricoteuses.
–  Monsieur Blandl?
–  Oui.
–  Docteur Delcourt, à l’hôpital du Bon Secours à Thonon. Je viens d’opérer monsieur Bouchard… Michel Bouchard… Je vous rassure tout de suite, son état n’est pas grave. Quelques éclats de grenaille dans la cuisse gauche, le crâne légèrement éraflé, aucun organe vital n’est atteint. Étant donné l’endroit où il se trouvait au moment de l’attentat, on peut estimer qu’il a eu beaucoup de chance. Il est réveillé de l’anesthésie et demande à vous voir.
–  Thonon?
–  Vu le nombre de blessés dans l’attentat de Cologny, quelques uns ont été transportés chez nous.
–  Particulièrement les blessés français?
–  Je vous mentirais si je vous disais le contraire.
–  Pour que la sécu française les prenne en charge, la Suisse ne payant pas un kopeck.
–  Ça peut effectivement se dire comme ça.


L’hôpital du Bon Secours était deux kilomètres au-delà de Thonon, au parc de La Chataigneraie. Le jour commençait à poindre quand j’y suis arrivé en taxi.
Il y avait deux lits dans la chambre, un vide, l’autre occupé. Bouchard tirait une sale tronche dans le plumard occupé. Je le trouvai vieilli de dix ans.


–  Tire toi, Vic.
Sortant un bras des draps, il m’a attrapé la main.


–  Tire toi vite!!
–  Tu ne crois quand même pas que la bombe… ?
–  Genève est devenu un nid d’espions. Depuis l’Anschluss, nous ne savons plus à quel saint nous vouer. Je me méfie même de ma secrétaire, et ça va faire dix ans qu’elle travaille à l’agence.
–  On sait qui a fait le coup chez Krupp?
–  Ça serait un kamikaze. Il se serait introduit dans la villa avec une ceinture d’explosifs autour de la taille.


Une infirmière est venue prendre sa température.


–  On connaît la raison de cet attentat?
–  Pour l’instant il n’a pas été revendiqué. Et le tueur n’a pas encore été identifié.
–  Lisbeth?
–  Tuée sur le coup. Le terroriste était à deux mètres d’elle quand il a actionné le détonateur.
–  Pourquoi voulais-tu que je vienne à cette réception?
–  Pour te présenter le rabbin Lœbbstein. Il était l’invité d’honneur. C’est l’un des dirigeants du comité d’entraide juif, financé en partie par les Krupp. Lœbbstein connaît toutes les filières d’évasion. Par le Danemark; par la Hollande; par la Suisse… Je pensais qu’il pourrait t’aider à faire évader ta…
Il m’a fait un clin d’œil sous ses bandages.
–  …ta FIANCÉE.


J’ai essayé de rire.


–  Tu peux dire ma MÔME.


L’infirmière est revenue lire le thermomètre.
–  37.3  Impeccable, monsieur Bouchard. Vous allez sortir de chez nous tout neuf.
–  Si vous jetiez un coup d’œil sous le drap, vous pourriez constater que j’ai déjà retrouvé ma vigueur de jeune homme.


Nous l’avons suivie des yeux quand elle a quitté la chambre, tortillant du cul sous sa longue blouse réglementaire. La lumière blanche du plafonnier donnait du modelé à sa croupe ferme et rebondie, encadrée par le tablier amldonné.
Jumbo s’est tourné sur le côté. Il s’est hissé sur un coude pour approcher son visage du mien.


–  Ne reste pas à Genève, Vic.
–  Tu crois que je suis déjà repéré?
–  J’en suis certain. Genève est truffé d’agents nazis. Et je ne t’apprends rien en te disant que les hitlériens t’ont dans leur collimateur.
–  Tu ne penses tout de même pas que la bombe chez Krupp…??
–  Il est encore trop tôt pour se prononcer. On en saura peut-être davantage demain. Je dis bien peut-être…
Il se gratta les ailes du nez.
–  Pour l’instant je vois deux pistes. Ou bien un attentat anarchiste, voulant frapper l’opinion publique. Une vengeance des pauvres contre les rupins. Ou alors un crime commandité par les nazis.
–  Pour punir les Krupp de soutenir le comité juif?
–  C’est assez probable.
–  Ils auraient recruté leur « martyr » quelque part au Moyen Orient?
–  Des fanatiques antisémites prêts à monter au paradis d’Allah sous la forme d’une colonne de fumée, je peux t’en trouver autant que tu veux entre Le Caire et Téhéran. Ce n’est pas sans raisons que les Boches implantent des réseaux dans tous les pays islamiques.  
–  Tu penses que je pourrais être leur prochaine cible?
–  J’en mettrais ma main au feu. Dietrich Hormleschs est en train de faire une enquête discrète sur toi. A mon avis, ce n’est pas pour t’inviter à prendre un pot avec lui.
–  Hormleschs, hein?
–  Tu le connais?
–  De nom seulement…
–  Officiellement, il dirige une boîte d’import-export. En réalité c’est le gauleiter SS chargé des affaires helvétiques. J’ai mes informateurs dans les principales ambassades. Des conversations m’ont été rapportées. A plusieurs reprises Hormleschs a mentionné ton nom. Il essayait de savoir où tu étais, ce que tu faisais …
–  J’espère que tu lui as dit qu’on peut me trouver tous les samedis après-midi, à partir de dix-sept heures, au salon de thé « Les Goûts Doux », dans le vieux Carouge.
–  Ha!!… Le labo et le magasin en bas au rez de chaussée, le salon de thé à l’étage. C’est là où la patronne met ses vendeuses en grands tabliers bleus et les dresse à être de bonnes pâtissières à coups de martinet en travers du joufflu!!
–  Des coups de lanières bien sifflants et cinglants, sous la blouse que la punie doit tenir elle-même retroussée par derrière.
–   … pour ensuite gougnouter les jolies vicelardes au cours de leurs bacchanales au sous-sol!!


Jumbo a rigolé en passant sa main sur les quelques cheveux qui dépassaient de ses pansements.


–  Les Goûts Doux, ouais… A Paris j’ai bien connu les frangines Watt. Ça fait un bout que je n’ai pas eu l’occasion d’aller leur rendre visite. C’est Howie Wilbur qui m’a dit qu’elles avaient ouvert une succursale à Genève. Sais-tu qui elles ont choisi comme gérante?
–  Leurs salons de thé ne sont pas mis en gérance; ce sont des franchises. Elles ont maintenant des succursales à Biarritz, Nice, Rome, Capri…. Devine où elles ont ouvert leur toute première succursale, je te le donne en mille?
–  Où ça?
–  Sur l’île de Lesbos, dans l’archipel du Péloponèse.
–  Sais-tu qui a pris la franchise pour la Suisse?
–  Lily Barlier.
–  L’ancienne maquerelle du Hip Hop… Vingt dieux!!!   Je la revois dans sa revue costumée, Blouses, Torchons et Tabliers. Elle a réellement le sens du spectacle, la mère Barlier. Je me souviens de ces soirées « SOUILLONS » où hommes et femmes mettaient un tablier bleu et se bombardaient de plats sucrés, salés… Tartes, crèmes, gâteaux au chocolat… Choucroutes, ragoûts, sauces, poissons… C’était à qui lançait de la brandade de morue, qui des pâtes en sauce, de la moussaka, du céleri rémoulade, des éclairs au café, des babas, des fromages blancs à la crème, des fromages bien coulants et bien puants... Tout le monde lançait ce qu’il avait dans la main sur sa victime préférée. Toutes les parties du corps pouvaient servir de cible. Il n’y avait rien de dur nulle part: que du mou, du gluant, du coulant, du collant, et l’on pouvait donc viser, sans risque de blesser quiconque, le visage, les seins, le ventre, la vulve, les couilles. D'autant plus que chaque participant était protégé par un grand, long et enveloppant TABLIER BLEU. Quand on avait terminé  ce que Lily appelait « La Séance de Barbouillage »….  Putain!! Tu me donnes envie d’aller faire un tour aux « Goûts Doux » de Carouge.
–  Pour te faire dominer par cet escadron d’amazones?
–  De temps en temps je ne déteste pas inverser les rôles. Je trouve que ça change de la tringlette classique.


Dans le couloir, on entendit passer le chariot qui montait les repas des cuisines.
–  Ton rabbin… Lœbbstein… Était-il là au moment de l’attentat?
–  Son dieu devait le protéger ce soir-là. Il venait juste de sortir sur le perron pour accueillir une délégation humanitaire suédoise. À quelques minutes près, il aurait sauté avec les autres.
–  Tu as son adresse?
–  Comme ça de tête, non. Mais tu peux la trouver dans l’annuaire.


Avant de me quitter, Jumbo a fortement étreint ma main, jusqu’à me faire mal aux articulations.


–  Pas d’imprudences, Vic?


Je lui ai tapoté ses bandages du bout de mon doigt.


–  Toi non plus, vieux.


Michel « Jumbo » Bouchard. Il avait été le modèle et le maître de tous les jeunes dans la profession, à commencer par moi. Avec la garnison assiégée dans Port Arthur, il avait assisté à la capitulation de la grande base navale russe d’Extrême-Orient. Avec les fusiliers-marins bretons sur l’Yser, il avait failli avoir son bras droit arraché par un shrapnel. Avec les premiers soviets soldats-ouvriers de Pétrograd, il avait accompagné le triomphe des révolutionnaires et avait fourni à la presse occidentale le seul reportage de première main sur l’abdication du tsar Nicolas II. Avec la colonne Pétain pendant la guerre du Rif, « Jumbo » avait osé rapporter l’utilisation du gaz moutarde sur les douars rebelles. Il était avec les Chemises noires pendant leur marche sur Rome pour installer leur chef, Benito Mussolini, au pouvoir. Il était avec les faibles troupes du négus Hailé Selassié résistant héroïquement à l’agression italienne.  
L’adresse du rabbin Lœbbstein était bien dans l’annuaire. Quand je suis arrivé au bout de sa rue, c’était moins spectaculaire qu’à Collonge-Bellerive. Chez Krupp il y avait trente bagnoles de police. Devant la synagogue il n’y en avait que deux .
Leurs gyrophares n’étaient même pas allumés.


Le lendemain les deux attentats faisaient la une de tous les journaux. J’eus un mauvais sourire de hyène en constatant  –  une fois de plus  –  la soumission des médias au pouvoir politique. Dans les cinq journaux que je lus, le mot nazi ne figurait pas une seule fois: il fallait ménager le grand voisin qui faisait tourner l’industrie helvétique et plaçait son or dans les banques suisses. À la place des vrais coupables, on livra en pâture au public un fantomatique, et totalement imaginaire « réseau Stolichnaya »  –  des paraît-il héritiers des anciens nihilistes, soi-disant envoyés par Moscou pour répandre la terreur parmi les grosses fortunes et porter, partout dans le monde, des coups au système capitaliste. Je me suis marré en sortant une Gauloise du paquet. Les mecs qui avaient imaginé ce mensonge ne s’étaient pas beaucoup creusé la cervelle: Stolichnaya est une marque de vodka…


A l’hôpital de Thonon,  deux gendarmes armés gardaient la porte de Jumbo. Je dus montrer mes papiers, me laisser fouiller. Le plus âgé, un brigadier, entra chez Bouchard. Il y eut quelques paroles inintelligibles. Puis la voix de mon vieux copain, éclatante, joyeuse:


–  « VIC!! Bien sûr qu’il entre… Merde, on vous a jamais appris à faire la différence entre les potes et les malfrats? »
–  Qu’est ce qui se passe encore … Pourquoi la maréchaussée devant ta porte?
–  C’est peut-être rien. Comme ça pourrait être sérieux. La nuit dernière, la surveillante d’étage a surpris un type qui rôdait dans le couloir. Dès qu’il l’a vue il a pris la fuite.
–  Un nihiliste aux cheveux longs, fringué en moujik?


Jumbo s’est soulevé pour ricaner. Il a étouffé une grimace, sa jambe le faisait toujours souffrir.


–  T’as lu leurs conneries dans la presse?
–  La surveillante, qu’est-ce qu’elle raconte?
–  Pas grand chose. Elle a juste aperçu une silhouette qui s’enfuyait.
–  Tu peux marcher
–  Oui. Ils ont retiré sept éclats de ma cuisse. Il faut que je marche le plus possible pour retrouver ma motricité.
–  Tu peux venir avec moi dans le parc?
–  Bien sûr…
–  Sans l’escorte aux képis?
–  Ben… Je ne pense pas, non. Ils ont l’ordre de me coller aux fesses.
–  Ce que j’ai à te dire est ultra confidentiel. Je ne pense même pas que ça se sache à l’Élysée.
–  Ici je suis seul.
–  Seul!!… C’est toi qui le dis. Ce n’est pas pour rien qu’on t’a transporté de ce côté-ci de la frontière.


Je suis allé au lavabo. J’ai dévissé l’applique électrique au dessus du miroir.


–  C’est quoi ça?


Jumbo s’est dressé sur ses oreillers.


–  … les sales cons!!


J’ai orienté mon pouce vers la porte.


–  Ces deux clowns là dehors sont postés pour t’espionner, absolument pas pour te protéger. Je ne voudrais pas être médisant, mais je ne serais pas étonné que ce terroriste aperçu par la surveillante ait été inventé par un sous-fifre au ministère de l’Intérieur. Ces mecs dans le couloir ne sont pas des gendarmes. Ce sont des poulets des Renseignements Généraux.


–  Comment veux-tu que je m’en débarrasse? Je ne peux rien faire, ils ont leurs ordres.
–  Pour l’instant je n’ai débranché qu’un micro. Il y en a certainement d’autres dans ta piaule.


J’ai fouillé mes poches à la recherche de mon bloc-notes. Mes doigts ont tâté au passage le paquet de Gauloises. C’était peut-être ça la solution.


–  T’as de quoi écrire?
–  Je dois avoir mon stylo quelque part par là…


Il l’a trouvé sur sa table de chevet, entre la bouteille d’eau minérale et une boîte de mouchoirs en papier.
Je lui ai tendu une sèche. Je me suis assis dans la ruelle du lit, tourné du côté opposé à la porte.


–  Assieds-toi ici à côté de moi. Approche toi plus près, face au mur.


Jumbo a fait ce que je lui disais.


–  Chaque fois que j’écris, tu souffles de la fumée pour masquer mon écriture. Puis tu brûles le papelard. Prêt?
–  Prêt.


Je lui ai allumé sa cigarette et j’ai mis mon briquet dans sa main. Le cordon d’amadou dessinait un serpent orange sur son pyjama bleu d’hôpital.
J’ai rapproché ma tête de son épaule et j’ai écrit sur une feuille du bloc-notes:


« HITLER VA ENVAHIR LA TCHÉCOSLOVAQUIE. »
Couverture de fumée.
Flamme du briquet
Papier en cendres.


Réponse:
« CE N’EST PAS POSSIBLE. TES RENSEIGNEMENTS SONT FAUX »
Fumée  –  Briquet  –  Cendres.


« JE LES TIENS DU PLUS HAUT NIVEAU À BERLIN. L’INVASION EST PROGRAMMÉE AU PRINTEMPS PROCHAIN. »
Fumée  –  Briquet  –  Cendres.


J’imaginais les deux bouffons dans le couloir, intrigués de ne plus nous entendre parler.  

 

.../... à suivre


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