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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:08

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


–  Mes potes, mes potes … t’en as de bonnes, toi!! D’abord tous les pilotes ennemis n’étaient pas mes potes.  Ensuite les aviateurs austro-hongrois combattaient sur le front italien. De toute la durée de la guerre, il n’y a pas eu un seul combat aérien entre un Français et un Autrichien.
–  D’accord, mais pour écrire tes bouquins?… Pour parler des combats aériens comme toi seul a su le faire, tu as obligatoirement eu des contacts avec des aviateurs austro-hongrois de l’époque… Un chapitre entier de ton livre sur la guerre aérienne dans les Balkans  –  Nids d’Aigles dans les Carpates  –  est consacré à l’as hongrois Godwin Brumowski. Tes livres sont traduits en allemand et en magyar. Tu as bien obtenu tes renseignements quelque part…
–  Pour les combats dans les Balkans, j’ai échangé une correspondance avec Milan Uzelac.
–  N’est-ce pas à lui qu’on a demandé d’organiser, après guerre, une compagnie aérienne nationale?

Alban avait une voix agacée au téléphone. Je lui cassais visiblement les pieds. Pour arranger les choses, nous n’étions pas tout à fait du même bord, politiquement parlant.

–  Ta souris?
–  Quoi, ma souris?
–  Elle est bien Autrichienne?
–  Oui.
–  Donc devenue Allemande avec l’Anschluss.
–  Théoriquement oui.
–  Ce qui la rend traître à son pays si elle s’évade en Suisse.

Je commençais à m’échauffer.

–  Les camps nazis sont remplis de bons citoyens qui n’ont pas pu s’échapper à temps. Merde, tu le sais aussi bien que moi, Alban.

Lourd silence. Je me demandais s’il n’allait pas raccrocher. Au bout d’un long moment, il finit par me demander:

–  Qu’est-ce que tu veux savoir exactement?
–  La partie du territoire autrichien que survole l’avion Innsbruck–Zürich, dans son vol hebdomadaire du mardi. En particulier l’endroit précis où il franchit la frontière suisse.

Je l’entendis soupirer dans l’écouteur. Un soupir trop théâtral pour être vrai. Le succès de ses livres avait un peu monté à la tête de l’ancien « Escargot ». C’était en grande partie dans mes reportages qu’il avait glané la matière de son dernier roman: L’AVIATRICE DE FRANCO.

–  Tu es chez toi ce soir?
–  Sauf si je viens te voir.
–  Je te préviens tout de suite: je suis à court de whisky.
–  Alors je ne bougerai pas de chez moi.
–  Si j’obtiens quelque chose d’Uzelac, je t’appelle.

Alban Rivière. Pilote dans l’escadrille des « Escargots ». Abattu dans le secteur de Péronne en 1916, pendant l’offensive sur la Somme. Prisonnier en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre. Auteur de nombreux romans et mémoires sur le thème de l’aviation  Brelan d’As; Les Escargots volants  Ceux d’en face; Le Soleil ne se leva pas; Les Ailes du destin…….

Leurs biplans Farman étant d’une lenteur qui les rendait terriblement vulnérables aux tirs de l’ennemi, les équipages avaient choisi pour insigne un escargot ailé.

Je m’étais mis en rapport avec Alban au cours de mon enquête sur la nouvelle Luftwaffe. Il était devenu évident que Göring mettait en place une puissante armée de l’air allemande, en violation flagrante du traité de Versailles. Et je soupçonnais de plus en plus Hitler d’envoyer une partie de cette aviation en Espagne, pour soutenir l’insurrection fasciste du général Franco. Aussi, et surtout, pour y tester ses nouveaux Heinkel et Dornier en prévision de la guerre générale qu’il projetait depuis son arrivée au pouvoir. La suite des événements devait, hélas, me donner raison.

Après avoir eu plusieurs entretiens amicaux avec Alban Rivière, je m’aperçus qu’il devenait réservé à mon égard, pour ne pas dire renfrogné. Je ne tardai pas à en connaître la raison. L’orgueil d’appartenir à la nouvelle arme aérienne était chez lui immense. Pour un public lassé, et évidemment horrifié, par la boucherie des tranchées et une guerre qui s’enlisait à n’en plus finir dans la boue picarde, les « as » étaient devenus les héros modernes d'une guerre propre, noble, chevaleresque et technique, qui pouvait encore faire rêver et permettait d'améliorer l'image du front auprès des populations fatiguées. Durant sa captivité en Allemagne, Rivière avait été traité avec égards, il avait lié des liens d’amitié avec des aviateurs allemands. Il avait appris la langue de Gœthe, qu’il parlait presque aussi bien que moi. Il recevait à Paris, dans son luxueux appartement de l’avenue de Wagram, le capitaine Carl Hollenwitz et sa ravissante épouse, Stefanie  –  Hollenwitz, l’as de la « Jasta 2 » (2ème Jagdstaffel – escadrille de chasse) qu’il avait affronté deux fois dans les airs, la seconde fois criblant de balles le fuselage du Fokker peint en damier noir et blanc, les couleurs de la Jasta Zwei. Rivière ne cachait pas  –  à son mari moins qu’à personne  –  que la belle Stefanie lui avait inspiré le personnage de Magda von Streck, l’héroïne de L’Aviatrice de Franco. A lire, dans le roman, la longue liste des prouesses érotiques accomplies entre celui qui allait devenir le Caudillo, et celle qui était descendue des nuages pour atterrir sur un lit mauresque de Tétouan, je n’aurais pas été très content si je m’étais appelé le capitaine Hollenwitz.  

Au fond de lui, sans l’avouer ouvertement, Rivière admirait, et probablement approuvait, le redressement spectaculaire de l’Allemagne, sous la férule du chancelier Hitler. Je savais également qu’il faisait partie de l’« Action Française » de Charles Maurras, prenant régulièrement la parole dans leurs meetings et écrivant dans leur journal. Nous étions toutefois redevenus bons amis lorsqu’il avait admis, en riant de bon cœur, avoir utilisé une partie de mon enquête au Maroc espagnol pour rédiger L’Aviatrice  –  roman que, personnellement, je trouvais assez médiocre, mais qui eut beaucoup de succès.

Restait ce Milan Uzelac.

Allait-il m’ouvrir une porte?  Ou au contraire m’acculer dans une impasse en refusant de répondre aux questions de Rivière? Pire peut-être : en lui fournissant délibérément des informations fausses…

Avant 1914, les forces armées austro-hongroises n’avaient pour toute arme aérienne que quelques ballons, chargés de surveiller les frontières. Aucun avion. Les Allemands fournirent une vingtaine d’Albatros que personne ne savait piloter. L’état major choisit Milan Uzelac, un officier croate, pour former l’embryon d’une aviation militaire. Uzelac devait rester à la tête de la « K-u-K Luft » (Kaiserliche und Königliche Luftfahrtruppen –  Forces Aériennes Impériales et Royales) pendant toute la durée de la guerre. Partant de 32 avions en octobre 1914, l’Autriche-Hongrie put aligner 754 chasseurs et bombardiers en 1918. Bien qu’inférieure, en hommes et en matériel, aux autres puissances belligérantes, l’aviation austro-hongroise se comporta très bien, ses équipages faisant preuve d’une réelle valeur face aux Italiens, mieux entraînés et pouvant leur opposer le fameux Ansaldo « Babilla », l’avion de chasse le plus rapide de son temps, capable de montées ascensionnelles foudroyantes. Après l’effondrement de l’empire des Habsbourg, le nouveau gouvernement chargea Uzelac de créer et d’organiser une compagnie aérienne civile, exploitant des lignes commerciales.

Au moment de l’Anschluss, Milan Uzelac était toujours directeur général de la compagnie Air Autriche et de ses deux filiales: Air Alpes et Air Adriatique. Si quelqu’un pouvait me donner le renseignement que je cherchais, c’était bien lui. Et la situation d’écrivain dont jouissait Rivière était une couverture parfaite pour demander un détail dont il pouvait avoir besoin pour son prochain roman.

Attendons…

Dans le climat, actuellement tendu, entre le Reich allemand et les démocraties occidentales, je me voyais mal me pointer dans les bureaux d’Air Alpes, leur demandant quelles étaient les villes survolées chaque mardi, en fin d’après-midi, par le vol Innsbruck–Zürich. On m’aurait poliment prié d’attendre dans un petit salon isolé. Où deux manteaux de cuir, portant « Gestapo » écrit sur leurs visages, seraient venus me cueillir dans un silence feutré, pour me faire sortir par une porte dérobée et m’engouffrer sur la banquette arrière d’une grosse Mercedes qui aurait démarré en trombe…

La carte du Tyrol ne m’était guère plus utile. J’en avais, évidemment, étalée une sur la table. Deux en fait: une carte SwissTopo au 1/200 000ème; et une Baedeker, plus détaillée, montrant le relief physique des massifs montagneux. Rien de plus simple que de poser une règle entre Innsbruck et Zürich, et de relier ces deux villes par un trait de crayon. La ligne directe, « à vol d’oiseau », là voilà. Un avion étant effectivement une machine volante, on pouvait logiquement penser qu’il aurait emprunté cet itinéraire. Simplement ce qui aurait été probablement vrai aux Pays Bas, cessait de l’être au dessus des Alpes. Car cette ligne directe traverse le massif glaciaire du Wetterstein, où plusieurs sommets approchent des 3000 mètres (très exactement 2992 ms pour le Zugspitze). Il est évident que pour des raisons, autant de commodité que de températures et de courants atmosphériques, un avion va contourner cette difficulté en ce cherchant un itinéraire moins contraignant. Et c’était là que je me trouvais coincé. Tant que je ne savais pas comment, ni par où, l’avion de la Alpen Luftfahrt (Air Alpes)  évitait ces grands glaciers, je ne pouvais pas découvrir l’endroit où il franchissait la frontière suisse. Or c’était là, à proximité de ce passage, que se situait cette communauté des « Vieux Croyants » où Leni gardait les vaches, était astreinte à des tâches ménagères pénibles, se faisait punir par une vieille fille aigrie et revêche, cette Hedwig Moltke, qui prenait sa revanche sur une jeune viennoise, jolie, raffinée et cultivée, en lui troussant la blouse sous le moindre prétexte, lui donnant la fessée en invoquant, dans son délire biblique, la « pécheresse Jézabel », Sodome et Gomorrhe, la femme de Loth changée en statue de sel, les dix plaies d’Égypte, des nuées de taons et de frelons s’abattant sur le pays, le déluge, le feu craché par les entrailles de la terre, encore quelques autres de ces châtiments hautement prisés par les patriarches de l’Ancien Testament. Léni n’était certes pas sans défauts. Il lui arrivait de mériter le fouet, que je n’hésitais pas à lui donner d’un bras aussi vigoureux que justicier. Mais, pour une femme, la différence est considérable entre se faire corriger par son amant pour une faute qu’elle reconnaît, qu’elle sait devoir expier pour se faire pardonner et cajoler à nouveau, et les punitions arbitraires et méchantes que lui fait subir, pour des motifs futiles ou inventés, cette mégère à moitié folle des « Vieux Croyants ».

Il me fallait tirer Leni des griffes de cette confrérie de malades mentaux et d’obsédés sexuels. C’est d’ailleurs en lui racontant, dans ses grandes lignes, l’histoire des mésaventures de ma maîtresse, que j’étais parvenu à vaincre les réticences d’Alban Rivière et qu’il avait finalement accepté de m’aider.

Je ne bougeai naturellement pas de chez moi. J’attendis en vain toute la soirée, me versant verre après verre de Bruichladdich, mon scotch préféré. Juste quelques gouttes d’eau pure, même pas le contenu d’un dé à coudre, pour dégager les arômes et rehausser le goût. C’est tout. Noyer un « pure malt » avec des glaçons est un crime impardonnable. Je relus au moins cinq fois la lettre de Leni, glissant de temps en temps un regard oblique vers le téléphone. A minuit, Alban Rivière n’avait toujours pas appelé. Le relancer aurait été la pire sottise: c’est pour le coup qu’il aurait pris son pied en nous envoyant proprement sur les roses, ma bonne femme et moi. Il y a là un mystère que je ne parviens pas à percer. Les romans d’Alban Rivière  –  un mélange d’aviation et de perversité, d’intrigues diaboliques et de sensiblerie à l’eau de rose  –  sont remplis de dangereuses séductrices, de vamps, de nymphomanes, de nurses anglaises et de danseuses égyptiennes, de « Ziegfield Girls » de Broadway et d’empoisonneuses mandchoues, de midinette parisienne au service du tzar et de princesse prussienne travaillant pour la France, par amour pour un pilote de chasse rencontré au bar du Ritz. On passe d’une alcôve parfumée dans un quartier huppé de Londres à un  grabat sordide derrière l’Alexanderplatz, à Berlin. D’un night club de New York à une fumerie d’opium de la concession internationale, à Shanghai. Femmes fatales. Femmes sensuelles. Femmes victimes (rarement). Femmes cruelles (souvent). Femmes dominatrices. Femmes soumises. Femmes fouetteuses ou fouettées.

Femmes…

Alors qu’Alban est homosexuel.

Un autre verre de Bruichladdich.

Un autre dé à coudre d’eau.

Pas n’importe quelle eau : de la Vittel pour moi, la plus pure à mon avis, sans arrière goût de sels minéraux. Celle qui préserve le mieux les arômes naturels du whisky, tout en leur donnant un « plus » que l’on obtiendrait pas en buvant l’alcool sans eau du tout. Quant aux imbéciles, ou ignorants, qui diluent leur scotch dans de l’eau gazeuse …

Bruichladdich.

Un whisky grandiose distillé dans l’île d’Islay, archipel des Hébrides.

Ah! ce mélange inimitable d’iode, de tourbe et de café!!!

One for the road…

Non!!!!

One for the fucking flight.

D’une manière ou d’une autre, que ce soit par Alban ou par d’autres circuits (malheureusement je ne voyais pas lesquels?), je devais délivrer Leni.
 
Une Gauloise Bleue au coin des lèvres, j’ai écouté sur mon gramophone Pathé Marconi  –  « La Voix de son Maître »  – verre en main, le regard un peu vague:  La Mauvaise Prière, de Damia; Moi j’crache dans l’eau, de Lucienne Boyer; C’est à Hambourg, de Suzy Solidor. Je ne cherchais pas l’abrutissement dans l’alcool. Je voulais échapper à ce sentiment de culpabilité que je ne parvenais pas à repousser complètement. Alors que je connaissais les projets d’Hitler pour annexer l’Autriche et la Tchécoslovaquie, aurais-je du faire acte d’autorité quand nous habitions au 43, Honningerstrasse? Était-ce là, quand le pays était encore libre, que j’aurais du me montrer sourd à ses protestations, la fesser pour son obstination, la traîner par l’élastique de sa culotte et emmener Leni de force en Suisse?

Oui, sans doute…

J’avais péché par faiblesse.

Je sais très bien que je joue au macho. Alors que Leni a en elle de solides composantes Fem/Dom. J’ai beau le savoir, ça ne change pas grand-chose à l’affaire …

Bruichladdich.

Un autre « caporal ordinaire »… leurs arômes se marie si bien!!!

La Voix de son Maître.

Bohémienne aux grands yeux noirs  –  Tino Rossi.

Sombreros et mantilles  –  Rina Ketty.

J’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier, mis mon chapeau, boutonné ma veste et je suis sorti.

L’un des plus typiques et des plus intéressants club de jazz se situait, à cette époque, rue des Fossés-Saint-Bernard, face à la halle aux vins de Jussieu: le « Funeral Parlor » (Pompes Funèbres). En fait, c’était plus qu’un caveau musical. Le Parlor était surtout un café-théâtre où ses animateurs essayaient de recréer l’ambiance des « Caf’Conc » d’avant 1914.

Après avoir fait des débuts prometteurs au célèbre Cotton Club de New York, le « Zazou d’Harlem », Cab Calloway, venait de faire une tournée triomphale en Europe. Les places pour ses concerts des 23 et 24 avril 1934, à la salle Pleyel, s’étaient revendues au marché noir.  Avant d’aller au lycée, les jeunes fredonnaient au petit déjeuner:

Yeah…
She said zaz-zuh-zaz …
Zaz-zuh-zaz-zuh-zay, 
Zaz-zuh-zaz-zuh-zaz, 
Zaz-zuh-zaz-zuh-zay!

Cab étant retourné, pour le meilleur ou pour le pire, à son Harlem natal, un curieux personnage, se faisant appeler Bugsy Panama, était devenu la vedette du Funeral Parlor. C’était un Afro-Américain lui aussi, originaire de Chicago, qui avait joué durant quelques mois dans l’orchestre de Calloway. Vétéran, bien évidemment, de la guerre des gangs au temps de la prohibition. Quand on l’interrogeait sur le massacre de la Saint-Valentin, il ne répondait jamais directement, se contentant de laisser supposer, par des sourires savamment étudiés, quelques clins d’œil et haussements d’épaules fatalistes, qu’il y avait effectivement participé. Mais tout ça c’est du passé… Laissons les morts reposer en paix. Dans sa chronique mondaine de Paris Soir, Josyane Claverolle qualifiait Bugsy Panama de « Fossoyeur au saxo », imaginant, en plein Paris, un enterrement style delta du Mississippi, tout le monde remontant le boulevard Voltaire en direction du Père Lachaise, Bugsy en tête du cortège, buste cassé en arrière, trompette à la verticale, lançant vers les cieux ses notes inspirées, trois ou quatre cents personnes chantant, dansant, buvant de la bière au goulot et se payant des transes vaudou derrière le corbillard.

Quand Bugsy Panama venait au devant de vous du haut de ses 1m96, j’aime mieux vous dire que vos paupières commençaient à danser le jitterbug. Le gars donnait à fond dans le style « zoot »:  ses cheveux, décrêpés par la méthode Williamson, étaient gominés et lustrés au point de faire ressembler son crâne à un œuf de laque noire. Les lumières tournantes et colorées des projecteurs venaient s’y refléter comme dans des miroirs biseautés. Il portait une veste noire aux épaules rembourrées, cintrée à la taille et lui descendant aux genoux. Un pantalon de zouave montant à mi-poitrine, retenu par des bretelles de la largeur d’une main. Sur la bretelle droite on pouvait lire: If you want to screw; Sur celle de gauche: Use a screwdriver. Une longue chaîne de montre à gousset était fixée au niveau de sa taille et pendait presque jusqu’à ses chevilles avant de remonter dans la poche : utile en cas de castagne. Une chemise de soie ivoire à jabot, barrée par un double collier de lapis-lazuli. Gourmettes, boucles d’oreilles, strass et plaqué or. Énormes godillots d’ouvrier sur les chantiers… mais en croco blanc.

Il me broie la main, qui est le quart de la sienne.

– Well, well… Here comes the vultures (Tiens, tiens… Voici les vautours qui arrivent ). « Vautour » signifiant, en argot américain, un reporter fouille-merde, un paparazzi.

Il me prend par le bras.

– Viens voir. Autant que je te montre l’objet du crime avant que tu ne le découvres par tes propres moyens…

Il m’entraîne au-delà de la piste de danse, dans des coulisses poussiéreuses encombrées d’échafaudages, cordages, poulies.

–  Vise moi un peu ça!!

Il ouvre une malle. Je ne peux m’empêcher de sursauter en étouffant un cri. Dans la malle il y a un tronc de femme ensanglanté.

–  Une balance de moins.

Il referme le couvercle,  se penche pour me murmurer à l’oreille :

–  Marco m’a appris qu’elle travaillait pour le gang des Marseillais.

Du bout de son énorme index, il fait le geste de se trancher la carotide… Couic.

Nous nous regardons. Je suis vert. Bugsy examine d’un air satisfait le gros saphir qui orne son majeur. Dans la salle, le pianiste joue Canal Street Shuffle. Il me semble entendre de légers grattements au niveau du plancher. Le couvercle de la malle s’ouvre tout seul.

Olga, la danseuse étoile, sort de sa boîte, radieuse, souriante, plus ensanglantée du tout, vêtue d’une cape bleu ciel et d’un maillot de bains constellé d’étoiles dorées.

–  Qu’est-ce que tu penses de notre nouveau numéro?

Bugsy se frotte les mains à toute vitesse. On dirait un écureuil épluchant une noisette.

– Nous démarrons le spectacle la semaine prochaîne. Ça va s’appeler « Les Tabliers Sanglants ».

–  Sur une chorégraphie de Nuñez Callijo? demandai-je.

–  Naturellement. Ses « Tabliers Puants » ont été un triomphe. Je ne sais pas où il va chercher ses trucs, mais il a réellement le sens du gore, ce mec.

–  Le coup de la malle, c’est lui qui a inventé ça?

–  L’idée est de lui. Pour la technique, nous avons embauché un illusionniste.

Olga nous interrompt.

–  J’me sauve. Les « Puants » vont commencer dans cinq minutes.

Elle s’enfuit d’un pas de ballerine, sautillant sur la pointe des pieds, sa courte cape révélant un derrière rond et ferme dont chaque joue monte et descend au rythme de sa démarche, comme deux pistons actionnés par une bielle.

J’avais déjà vu plusieurs fois « Les Tabliers Puants ». C’est un joli spectacle, bien monté, joué par des filles qui se mettent réellement dans la peau des personnages et ne se contentent pas de danser en tablier, de faire quelques pirouettes sur scène en trémoussant de l’arrière train et de s’enduire les cuisses de crème au chocolat pour simuler la diarrhée pendant que, au plafond, un machiniste pulvérise sur la salle les odeurs adéquates…

J’ai trouvé une table libre près des vestiaires. Avant d’avoir rien commandé, une blonde au nez retroussé et aux joues constellées de taches de son, vêtue d’un uniforme de serveuse américaine dans les drive in, vient m’apporter un whisky, un cruchon d’eau et un paquet de cigarettes. Je renifle le verre: Bruichladdich. Les cigarettes sont des Gauloises. Bugsy Panama connaît mes goûts. Le mec cultive ses relations dans la presse.

Ils sont trois musiciens: Bugsy à la trompette bouchée  Mauléon Daffil, un Antillais, à la batterie;  Jean-Claude Assouline, un blanc, au piano. Ils jouent Slumming on Park Avenue, que chante Alice Faye dans le film du même nom. Ils en sont aux dernières notes:

Let’s go smelling where they’re dwelling
Sniffing everything the way they do

Allons sentir ces endroits où ils habitent
Reniflant toutes choses comme ils ont l’habitude de le faire

Bugsy gonfle ses joues, embouche sa trompette qui hulule. La musique stoppe net après un rapide et puissant solo de batterie. Mauléon Daffil s’immobilise, ses baguettes en l’air. Assouline se tourne sur son tabouret de piano pour rouler des yeux effarés.

Ce bruit…

Ces odeurs…

Oui ! Quelqu’un vient incontestablement de lâcher un puissant gaz intestinal  –  une flatulence sonore, prolongée comme un roulement de tambour, a résonné dans la petite salle aux murs recouverts de tentures funéraires, déclenchant l’hilarité de l’assistance.

Trois femmes entrent sur scène. Deux noires, une blanche. Toutes les trois très grandes, au dessus de 1m80. Elles sont sanglées dans d’immenses tabliers de caoutchouc blanc qui les couvrent du menton aux chevilles. La femme blanche est Olga, la « dépecée » de la malle. Filtres bleus, scène bleue, tabliers bleus. Les projecteurs tournent. Filtres verts, scène verte, tabliers verts. Virage au rouge, puis au jaune. L’une derrière l’autre, Olga entre les deux noires, elles avancent au pas… Deux pas en avant, un en arrière… On dirait trois automates en tabliers de laboratoire… Un ballet lent et régulier, réglé avec une précision chirurgicale. Assouline se remet au piano. Bugsy joue en sourdine de sa trompette bouchée.

–  Elles ont encore pété, soupire la première noire.

–  Qu’est-ce que ça pue ici!! lui rétorque Olga en se bouchant ostensiblement le nez.

A quoi la troisième remarque en prenant une posture théâtrale, menton relevé, épaules rejetées en arrière, seins en obus sous l’armure caoutchoutée:

–  Moi je suis d’avis qu’on leur donne une bonne leçon, à ces cochonnes.

Olga module sur un ton de plain chant:

–  Leçon… Leçon… Leçon… son… son…

Réponse en chœur des noires:

–  Cochonnes… Cochonnes…. chonnes… onnes…

Olga soulève une tenture et crie:

–  Pauline, Marinette, Fezzi, venez ici.

Une des noires soulève une autre tenture.

–  Arrivez ici TOUT DE SUITE!!!

La batterie roule doucement. Bugsy et Assouline reprennent Slumming on Park Avenue, en douceur cette fois. Un projecteur bleu illumine la tenture de gauche. Un rouge celle de droite. Apparaissent dans le cercle bleu deux petites blondes, presque des gamines, en uniformes de soubrettes: robe noire moulante; tablier-taille amidonné, bandeau festonné sur les cheveux; souliers vernis noirs. Dans le cercle rouge c’est une créole qui surgit, vêtue en femme de chambre victorienne: coiffe à rubans; longue robe plissée, tenue écartée par plusieurs jupons superposés; impressionnant tablier encombré d’une profusion de festons, volants, pattes d’épaules brodées et gancées, bretelles croisées dans le dos, longs cordons descendant le long de la raie fessière et battant l’arrière des mollets à chaque pas. La batterie s’accélère. La trompette bouchée joue plus fort.

Les projecteurs colorés s’éteignent. La musique cesse. La scène baigne dans une lumière tamisée presque sombre.

–  Qui a pété? demande Olga d’un ton sévère.

Les deux blondes pointent ensemble leurs doigts vers la créole.

–  C’est Fezzi.

– Menteuses!  Vous êtes de sales menteuses!!  C’est Pauline qui a pété. Et Marinette lui a soulevé la jupe pour mettre son nez dans sa culotte et sentir.

Les musiciens se remettent à jouer.

La lumière remonte.

Les trois grands tabliers de caoutchouc se tiennent par le cou pour entonner en chœur le refrain que chante Alice Faye dans le film:

Let’s go smelling where they’re dwelling
Sniffing everything the way they do.

Les grandes femmes en tablier de caoutchouc sortent l’une derrière l’autre en dansant, laissant sur scène les petites servantes, dont aucune ne dépasse 1m60.

–  Ce n’est pas bien d’accuser les copines, Fezzi.

–  Menteuses!! Je t’ai vue, Mariette… Oui, je t’ai vue soulever la jupe de Pauline et mettre ton nez dans sa culotte… Ton nez de vicieuse qui adore renifler les pets. Tu le fais tout le temps. Quand tu fais le ménage dans la chambre de ta patronne, tu inspectes sa lingerie et tu sens ses culottes. Quand elles ont des traces marron révélatrices, tu te les enfonces dans la bouche et tu te payes une belle branlette sur son plumard. Ose dire le contraire

La petite créole saisit des deux mains la jupe de son tablier, la tient écartée pour faire un simulacre de révérence moqueuse.

– Moi je suis une domestique bien stylée: je me tiens informée sur ce qui se passe au château.

Les soubrettes blondes éclatent d’un mauvais rire chargé d’animosité, de rancœur.

–  Ton informateur on le connaît. T’aurais pas une p’tite idée, Mariette?
–  Ben… heu… Moi, tu sais comment que j’suis: j’médis jamais sur personne. Simplement j’ai des oreilles et y’a comme ça certaines choses que je peux pas m’empêcher d’entendre. Quand on règle les trois carburateurs d’une voiture de sport, le moteur fait forcément du bruit.
–  Trois carburateurs!!!
–  Oui. Trois carbus et huit cylindres en ligne.
–  Putain!! Comment qu’elle est donc, c’te bagnole qui fait tant de barouf avec son moteur ?
–  Une Delahaye Grand Sport.
–  Un peu, en fait, comme celle que not’ maître a achetée au Salon de l’Auto?
– J’avions point fait le rapprochement, Pauline. Mais maint’nant que tu l’dis, ben oui, c’en est tout à fait une comme celle de not’ maître. Crème et marron glacé, avec des pneus à flancs blancs et une boîte Cotal à six vitesses.
–  Ne penses-tu pas que Madame la Vicomtesse avait peur de la conduire?
– Peur? Rien qu’à l’entendre ronfler, gronder, Madame en pissait plein ses caleçons. J’en sais quelque chose, c’est moi qui les lavais. Madame refusait d’entrer dans le garage tellement qu’elle en avait la trouille, de cette grosse Delahaye.
–  Alors, Monsieur a été obligé de la revendre?
– Non. C’est une superbe bagnole, tu penses!! Un modèle 135 MS carrossé par Figoni et Falaschi, construit à cinq exemplaires seulement. Monsieur il y tient comme à la prunelle de ses yeux. Il a résolu la question en prenant un chauffeur pour Madame.
–  Ho Ho!!… Un chauffeur?
–  Oui. Un Ch’ti.
–  Un chauffeur ch’ti?
– C’est comme j’teul dis, ma crotte. Beau gosse d’ailleurs. Né et élevé là haut, dans les corons du pays minier.
–  Peut-êt’ben à Hénin-Liétard?
–  Ouais, j’crois en effet que c’est ça son bled… Hénin-Liétard… Absolument!!
–  Blond aux yeux bleus?
–  Merde, Pauline… Bientôt tu vas m’dire que tu le connais!!
– Ce que j’peux te dire, Mariette, c’est qu’il a les mains plutôt baladeuses, ton chauffeur ch’ti.
–  Ah!! T’as déjà eu à te plaindre de lui?
– Il m’a attirée au garage sous prétexte de me faire monter dans la Delahaye. Il a essayé de me trousser sur la banquette arrière.
–  Pareil avec moi, Pauline.
– Seulement nous, on est des filles sérieuses, vois-tu. On s’est débattues et on a envoyé Môôôsieu le Ch’ti sur les roses. Ou plus exactement dans une flaque de cambouis. Même que je lui ai poché un œil.
–  Moi je lui ai cassé une dent.
–  Tandis que certaines…
–  Que nous ne nommerons pas…

La batterie de Mauléon Daffil se déchaîne. La trompette bouchée meugle.

Fezzi se précipite sur les deux blondes, poings en avant, ses traits déformés par la fureur. Mêlée, coups, crêpage de chignon.

Un claquement sec, strident, fait sursauter tout le monde.

–  LE FOUET!!!

La voix d’Olga vient de derrière les tentures.

– Je vous préviens, les servantes: si vous ne vous calmez pas IM-MÉ-DIA-TE-MENT, vous allez être fouettées toutes les trois.

La voix d’une des noires vient de la tenture opposée.

–  Fouettées jusqu’au sang au chat à neuf queues.
 
La menace fait son effet. Les petites femmes de chambre se mettent à pleurnicher en portant piteusement leurs mains sur la partie de leur anatomie concernée.

La salle rit. La musique repart. Je glisse un regard de côté. La fille du vestiaire est rouge, congestionnée, visiblement au bord de l’orgasme. Nos regards se croisent. De rouge qu’il était, son visage devient grenat. Elle va vite se cacher derrière ses manteaux et ses renards argentés. Mon verre est encore à demi plein. À une table voisine, deux couples d’Anglais en sont à leur troisième bouteille de Veuve Cliquot. L’une des femmes, une rousse sèche au dentier proéminant, habillée d’une robe à ramages vaguement indienne, joue nerveusement avec les perles de son sautoir et déclare d’une voix suraigüe:

– If these little sluts were MY chambermaids, I would have them birched by a footman. (Si ces petites salopes étaient MES femmes de chambre, je leur ferais donner les verges par un laquais.)

Musique.

Slumming on Park Avenue.

Les deux grandes noires caoutchoutées reviennent sur scène, portant une table d’examen gynécologique en inox tubulaire. Olga ferme la marche, gainée dans son immense tablier, raide, sans un pli. On la dirait emprisonnée dans un cylindre luisant, lisse, d’un blanc éblouissant sur lequel court un spot lumineux.

Altière, hiératique, elle porte le nécessaire à lavements comme le Saint Sacrement.

Les trois petites « cochonnes » éclatent en sanglots. Elles se mettent à genoux pour supplier, mains jointes:

Grâce! Pitié!!… Oh non… Bou – Hou – Hou… Pas un lavement en public!!!

Olga, impavide, leur montre une canule de la dimension d’un concombre.

– Voilà ce que je vais vous enfoncer dans le trou-trou, mes petites. Rien ne vaut un bon lavement pour nettoyer les femmes vicieuses, au moral comme au physique.

Olga se tourne vers ses collaboratrices.

– Nous allons commencer par Pauline. Saisissez moi cette jeune dégoûtante et mettez la en position sur la table.

Les deux noires empoignent Pauline qui se débat en criant. Elles la traînent jusqu’à la table métallique sur laquelle elles la couchent de force.

Un savant effet de spots fait étinceler les chromes et l’acier poli de la table gynécologique.

Solo de batterie endiablé.

Le rideau tombe lentement  –  une lourde tenture funéraire en épais tissu noir, bordée de filets blancs en forme d’arabesques. Au centre du rideau se trouvent des armoiries, blanches elles aussi, les initiales T.F.P., surmontées d’une couronne: THE FUNERAL PARLOR.

Bugsy Panama monte sur le devant de la scène, trompette en main, costumé « Zoot » de la tête aux pieds.

–  Ladies and Gentlemen… Messdames et Messieurs… Your attention, please.

Il s’éclaircit la voix, se polit les ongles sur son plastron de soie ivoire.

–  Comme vous le savez tous, ce n’est pas au FUNERAL PARLOR que vous verrez des spectacles contraires aux bonnes mœurs. Nous avons ici ce soir quelques invités de marque.

Son regard explore le fond de la salle, côté vestiaire.

– J’aperçois l’un des meilleurs représentants de la presse française. Un as du grand reportage, ami des stars d’Hollywood, qui a couvert la prohibition aux States (Je n’avais jamais mis les pieds à Hollywood et mon premier voyage aux U.S.A. datait de 1935, soit deux ans après la fin du régime sec), la guerre sino-japonaise, la montée des fascismes en Allemagne et en Italie (ça c’était vrai), un homme dont la probité et la rigueur morale font honneur à la tradition journalistique (rions)…

Bugsy se tourne vers la droite, où trois hommes vêtus de costumes sombres sont assis autour d’un seau à glace d’où émerge le goulot d’une bouteille de champagne.

– Et la police!! Permettez moi de rendre hommage à la magnifique police parisienne, dont j’ai le plaisir et l’honneur de recevoir ce soir trois de ses plus distingués représentants. Un commissaire principal. Deux commissaires divisionnaires. La semaine dernière nous avons eu un député. Puis un producteur de cinéma accompagné de Pola Negri. Goddamn!! Si ça continue vous allez me rendre bouffi d’orgueil… Je vais être obligé de demander un lavement à Olga pour dégonfler mon ego!!

La préposée au vestiaire glousse de plaisir, une main sous son petit tablier de mousseline à volants. Elle regarde Bugsy avec des yeux visiblement enamourés. Les policiers daignent sourire.

Des cris retentissent derrière le rideau. Un bruit de cascade. La voix grondeuse d’Olga. Cinq ou six claques sonores sur la peau nue. Nouvelle cascade. Musique en sourdine. Let’s go smelling where they’re dwelling. Le bruitage est parfait: des glou – glou – glou succèdent à des ruissellements, des gémissements sourds à des halètements saccadés. Le public a réellement le sentiment que les trois soubrettes sont en train de se faire ramoner la tuyauterie par les mains expertes de leurs lavementeuses caoutchoutées. Une vapeur diffuse, à peine visible, descend lentement du plafond. Toute la salle se bouche le nez en lançant des protestations faussement dégoûtées.

Le spectacle se termine par un lever de rideau. Les soubrettes sont assises côte à côte sur d’énormes pots de chambre en faïence. Elles grimacent et font la moue  en tenant leur ventre à deux mains. Olga et ses deux assistantes se tiennent par la main pour saluer le public dans un concert d’applaudissements. Leurs grands tabliers luisants sont maculés de matière brune qui dégouline jusque sur leurs bottes.

C’est la sonnerie du téléphone qui m’a réveillé. Le soleil filtrait à travers les fentes des volets, couvrant mon pyjama de rayures horizontales. Je ressemblais aux détenus dans les camps hitlériens. Durant quelques secondes j’eus peur. Serait-ce un présage de ce qui m’attendait si je commettais l’imprudence de retourner en Autriche?

–  Tu as de quoi écrire?
–  Attends deux secondes… ça y est, vas-y.
–  Tu as une drôle de voix. T’es bourré?
–  Disons que j’ai passé une nuit plutôt liquide…
–  Tu as la chiasse?
–  J’ai rêvé de lavements…
–  Aah! Des lavements!!!

Cette nouvelle sembla enthousiasmer Alban. Je me souvins qu’il en avait mis dans plusieurs de ces romans. Il aimait particulièrement faire lavementer des Françaises ou des Anglaises prisonnières de fabuleuses reines arabes, retranchées avec leurs amazones dominatrices dans quelque forteresse du désert, quelque part au-delà de la Mer Rouge…

– Qui se faisait mettre la canule dans ton rêve, toi ou ton « Moi » projeté sur une femme
– Écoute, mon vieux… J’ai passé une nuit à peu près blanche. Je tente d’arracher la femme que j’aime des griffes de sa communauté de pervers. Je me mets la cervelle au court bouillon pour essayer de trouver un moyen de la faire sortir d’Autriche. Alors excuse moi, la psychanalyse des lavements ne fait pas partie pour l’instant de mes préoccupations majeures. Si tu le veux bien, nous reprendrons cette très importante conversation plus tard. Pour l’instant une seule chose m’intéresse: as-tu appris quelque chose?
– Le vol Innsbruck–Zürich du mardi s’appelle le vol 742 de la Alpen Luftfahrt. Le zinc  –  un Dornier DX2 transportant seize passagers   –  traverse la frontière suisse entre 18h30 et 19h, selon les conditions météo. Il suit la vallée de l’Ill jusqu’à Saint-Anton, puis vole au dessus de la frontière entre Hohenems et Lustenau.
–  Merci Alban. Je te revaudrai ça.

J’ai vite ouvert les volets pour dissiper cette impression lugubre de vêtements rayés. En bas sur le trottoir, une femme et un homme s’engueulaient devant un taxi: elle voulait le prendre, il essayait de l’en empêcher. Enfin, mon plan s’étoffait, sans se réaliser pour autant. Maintenant j’allais pouvoir localiser cette communauté des « Vieux Croyants ». Sans minimiser, de très loin, l’importance du renseignement fourni par Alban, j’étais bien obligé d’admettre que le boulot  –  le boulot le plus difficile, sur le terrain  – ne faisait que commencer.

J’ai posé une feuille de papier blanc sur mon bureau. Pris mon stylo Parker. Sorti une Gauloise Bleue du paquet.

Première action:

 … Première action?

Me verser un doigt de Bruichladdich. Ça allait m’éclaircir les idées. Peut-être même faire surgir le génie qui sommeille en moi.

Je suis allé m’en verser un tout petit peu plus qu’un doigt… Non! non! je le jure, pas un verre plein!! Alors c’est vrai que mon cerveau embrumé, en fait pas seulement embrumé, égaré, confus, s’est rapidement mis à fonctionner au quart de tour.

Avant d’imaginer COMMENT j’allais sauver Leni, je devais d’abord LA RETROUVER.

Ha!!

Tu le vois, l’effet du Bruichladdich? Particulièrement quand il est associé à la fumée acre du « caporal ordinaire ».

Retrouver Leni. La revoir. La prendre dans mes bras. Lui dire que je reviens en Autriche pour la sauver. Lui dire que nous allons passer en Suisse ensemble. Lui dire …

Bruichladdich.

… lui dire que je désire l’épouser.

… lui dire que nous vivrons heureux à Paris.

 … lui dire que si elle avait le mal du pays, il y a un excellent restaurant-épicerie-traiteur autrichien rue de Longchamp, près du Trocadero.

 … lui dire…

Bordel…!!!

Bien entendu: avant de fantasmer, l’objectif N°1 est de retrouver Leni. Puis d’organiser les moyens de son évasion.

1°/  Déterminer si je dois commencer mes opérations de repérage en Autriche ou en Suisse?

2°/ Sachant que je ne pouvais attendre aucune aide du gouvernement français en cas de pépin, je prenais un gros risque en entrant clandestinement en Autriche. Depuis l’annexion par l’Allemagne hitlérienne, les frontières étaient étroitement surveillées. Un étranger rôdant le nez en l’air à quelques kilomètres de la Suisse, interrogeant les villageois et cherchant manifestement des renseignements, avait toutes les chances de se retrouver prestement et militairement transporté dans les locaux de la polizei.

3°/ En Suisse, au contraire, j’avais les coudées entièrement franches. La contrebande de cigarettes et de chocolat se faisant de la Suisse vers l’Autriche, les autorités locales n’avaient aucune raison d’y prendre ombrage. Cela constituait un revenu supplémentaire pour les populations frontalières, sans violer pour autant les lois helvétiques. Là bas je pourrai poser toutes les questions que je voudrais sans être inquiété.

4°/ C’est également parmi ces contrebandiers suisses que j’avais le plus de chances de trouver un passeur pour faire évader Leni.

Décision: un doigt de Bruichladdich, une deuxième Gauloise et un appel téléphonique à la gare de Lyon. J’avais un train direct à 22h57', arrivée à Genève à 7h14' le lendemain matin. J’ai donné mon numéro de correspondant de presse et retenu la couchette 38, dans la voiture 9. Ma montre indiquait midi moins vingt.  Onze heures à perdre.

Je suis descendu du métro place du Palais Royal. J’ai avalé un sandwich au comptoir du Dupont de la rue Saint-Honoré. Il faisait beau. Je me suis assis au soleil devant le bassin des Tuileries. Des gamins en culotte courte poussaient du bout de leurs perches des bateaux à voile, loués 50 centimes de l’heure au bonhomme en blouse grise qui apportait chaque matin sa vingtaine de maquettes dans un chariot tiré par un poney nommé Bijou. Des mômes demandaient au loueur la permission de lui donner un sucre. La réponse était invariablement négative: « Tu te rends compte, mon petit… Tous les sucres que ça lui ferait dans une journée!! »  Une maman avertit son fils, un peu trop penché sur le rebord du bassin pour mettre à l’eau son canot à remontoir mécanique: « Michel, si tu mouilles ton costume, c’est le martinet en rentrant. »

Au musée de l’Orangerie, il y avait une exposition August Macke. Au bord du lac bleu… Saut périlleux au cirque… Le magasin de chapeaux… Grande vitrine illuminée… Superbe!! J’aime tout particulièrement la période charnière où, sans abandonner complètement le fauvisme et ses couleurs torturées, Macke commence à s’intéresser au cubisme et à l’art primitif. August Macke, que l’on a appelé le Cézanne allemand. Mobilisé le 8 août 1914. Tué un mois plus tard à Perthes-lès-Hurlus. Dingue!

Dingue. DINGUE. DINGUE.

Les bateaux mouches glissaient sur la Seine, promenant au fil de l’eau des touristes et des provinciaux visitant la capitale. J’ai fait l’une de mes balades préférées: partir de la gare d’Orsay et longer les quais jusqu’au Jardin des Plantes. Flâner en prenant son temps. S’attarder devant les boîtes des bouquinistes. S’accouder au parapet pour regarder défiler un train de péniches, la haute cheminée du remorqueur s’inclinant pour passer sous les ponts.

Un bouquiniste très bien achalandé en livres qui nous intéressent avait sa boîte en face de l’Institut de France, juste après le pont des Arts. Je l’avais découvert quand j’étais encore au lycée Condorcet, en troisième ou en seconde. Avant la guerre  –  celle de 39-45  –  toute cette littérature « domination, soumission, fessées, lavements » était assimilée à de la pornographie et se vendait par conséquent sous le manteau. J’avais lu toute la collection des « Orties Blanches ». Il m’a proposé Les mésaventures de Ginette, de Maurice d’Apinac. Allons-y pour les fessées de dame Ginette… Cela me fera un peu de lecture dans le train, au cas ou je n’arriverais pas à m’endormir. C’était un petit livre que je glissai facilement dans ma poche. Je m’apprêtais à prendre congé quand je le vis loucher de côté et prendre un air mystérieux pour murmurer:

– Ne la regardez pas maintenant. Faites comme si vous aviez terminé votre achat et attendez un peu plus loin. Elle va venir me voir… La brune en tailleur de tweed beige… Revenez quand elle sera partie. Je vous dirai les livres qu’elle m’aura achetés. C’est bien entendu « pour son frère qui est malade et ne peut pas se déplacer ».

Je m’éloignai jusqu’à la boîte voisine, où je fis semblant de fouiller dans les livres exposés pour observer discrètement la femme en tailleur beige. Effectivement, elle s’était approchée du bouquiniste et lui parlait, certainement à voix basse car elle rapprochait son visage du sien. La trentaine. Trop maigre pour mon goût. Chic dans le genre sport. Un peu garçonne. Son sac, ses chaussures, ses tweeds écossais, tout disait « fric ».

Le bouquiniste lui mit deux gros livres dans un sac de papier brun. Le feu aux joues, elle traversa vite la chaussée pour prendre de la distance et se réfugier sur le trottoir d’en face. On voyait qu’elle se retenait pour ne pas se sauver en courant.

– Humiliations chéries, de Jean Claqueret, et Sévère éducation, de René-Michel Desergy. Elle vient tous les deux mois environ. La fois précédente, elle m’avait pris Le Fouet au Harem, de Jean de Villiot, et Lise fessée, de Sadie Blackeyes. Elle gare sa voiture plus haut, rue des Saints-Pères. Une Alfa-Romeo rouge. Elle m’a dit qu’elle participait à des courses automobile. Avez-vous remarqué sa main gauche?

–  Gantée, alors que la droite ne porte pas de gant.

–  Exactement. Son bras gauche est amputé au dessus du coude. Elle a une prothèse articulée.

Sur le coup, j’eus envie de la suivre, ne serait-ce que pour la voir monter dans son Alfa. Quand je scrutai le trottoir d’en face, elle avait déjà disparu. Je continuai ma promenade en direction du Pont-Neuf. Des jeunes femmes se bronzaient au soleil sur la presqu’île du Vert-Galant, épaules nues, la jupe retroussée à mi-cuisses, lorgnées par un pêcheur à la ligne goguenard, un grand père à barbe blanche coiffé d’un chapeau de paille et ceint d’un tablier bleu.  

L’American Bar se trouvait, à cette époque, quai des Grands Augustins, entre les rues Séguier et Git-le-Cœur  –  un de ces nombreux « bars américains » dont la mode s’était propagée à Paris après 1918: ni terrasse ni vitrine; une salle entièrement fermée; un long comptoir en acajou ciré; quelques tables dans des box le long du mur; aucune fenêtre, éclairage électrique même en plein jour, diffusé par des globes jaunes ou orangés. On y servait des Tom Collins, des Manhattan, des Gibson, des Pink Lady. S’il n’était pas le plus grand, c’était certainement le plus célèbre. Le boxeur Jess Willard y avait été barman pendant quelques mois. Henry Miller y avait dédicacé son Tropique du Cancer. J’étais présent parmi le service de presse. Entre 1925 et 1930, on y rencontrait Hemingway, Dos Pasos, Man Ray, Sylvia Beach.

Mon métier m’a fait beaucoup voyager. Nulle part au monde je ne connais de plus belle perspective que celle qui, de la place Saint-Michel, s’ouvre sur les tours de Notre-Dame, l’île Saint-Louis, l’enfilade des ponts jusqu’à Austerlitz et Bercy…

Non!!

NON!!!

J’y étais allé deux fois, toujours en tant qu’invité. La première fois avec André Tardieu, alors président du conseil dans le gouvernement Chautemps. La seconde fois avec le commandant norvégien Riiser-Larsen et son épouse, le premier homme à avoir survolé le pôle nord en ballon dirigeable.

Invité d’accord. Payer l’addition de ma poche…

Non, NON et NON.

Le cuissot de chevreuil grand veneur coûte à peu près ce que j’ai laissé à mon dentiste la semaine dernière. Côté vins, le prix d’une bouteille de Chassagne-Montrachet 1928 donne envie de se prendre la tête à deux mains et de courir sans s’arrêter jusqu’à une cellule capitonnée à Charenton.  

Quel démon m’a poussé à aller lire la carte de la Tour d’Argent?

Et puis après tout…

Il me restait quatre heures avant mon train.

Je n’en serai ni plus riche ni plus pauvre. Demain je serai à Genève. Après demain sur la frontière autrichienne. Au cours de mes crapahutages sur les cols du Vorarlberg, je peux très bien me prendre quelques balles de Mauser dans la paillasse. Ou bien me faire épingler par les SS et expédier à grands coups de crosse dans l’un de leurs nouveaux camps de vacances en Silésie. Au moins je garderai un merveilleux souvenir de ma dernière journée à Paris.

Peut-être toutes les tables sont-elles retenues?

Elles ne l’étaient pas. Le maître d’hôtel m’en a trouvé une, sans doute pas devant la baie vitrée avec une vue unique sur la Seine et la rive droite, mais néanmoins très acceptable. La clientèle française n’était pas encore arrivée. Il n’y avait dans la salle à manger que des Américains, habitués à dîner de bonne heure. Je sentais dans ma poche le livre acheté à mon copain, le bouquiniste du pont des Arts. Je me demandais où se trouvait, en ce moment, la femme à l’Alfa Romeo, avec son bras artificiel et son « frère malade » pour qui elle achetait Humiliations chéries et Le Fouet au harem. De quel côté de la barrière se situait-elle, celle-là? Dominatrice ou dominée? Avec un homme ou avec une femme?

La nuit est tombée peu à peu. Paris flamboyait de toutes ses lumières. Notre-Dame illuminée ressemblait à quelque prodigieux décor de théâtre. J’attaquais le dessert  –  une omelette norvégienne flambée au Cointreau  –  quand sont entrés Coco Chanel, Jean Cocteau et Reynaldo Hahn.

Je suis arrivé gare de Lyon une bonne demie heure à l’avance. Allongé sur ma couchette, les mains croisées derrière la nuque, je ne pouvais pas me débarrasser de l’image de la femme au bras artificiel.

22h55'… 56'… 57'

Un coup de sifflet sur le quai. Le Paris-Genève s’ébranle.

Une sourde inquiétude m’oppresse. Les dés sont jetés. J’ai décidé de sauver Leni, il n’est plus question de faire machine arrière.

Je vais griller une Gauloise dans le couloir. Des immeubles noirs défilent. Beaucoup de fenêtres allumées. Des rues avec les feux rouges et les phares des voitures. Une gare, trop vite traversée pour que je puisse lire son nom. Une usine, fantômatique dans la lumière blafarde de puissantes rampes à arc. Le fracas d’un train passant en sens inverse. Je baisse la vitre pour jeter mon mégot dehors et vais me recoucher.

Mon veston est suspendu à mes pieds, à un petit crochet de cuivre vissé sur le coffrage en bois verni. Je vais pêcher dans sa poche Les mésaventures de Ginette. Je commence à lire à la lueur de la faible ampoule au dessus de ma tête pendant que le train prend de la vitesse et traverse, dans un fracas de boggies, de roues et d’aiguillages, la banlieue sud.

Le livre est illustré par G.Topfer. Une gravure me fait particulièrement bander: un garçon de treize ou quatorze ans inspecte le derrière de sa sœur qui vient d’être fessée. La gamine, présentée de face et debout, cache son visage dans son tablier tellement elle a honte. Son frère, assis sur le bord du lit derrière elle, lui tient sa blouse relevée. La partie visible de son visage exprime une intense jubilation. La culotte de la fille corrigée est écroulée sur ses chevilles. Le texte se rapportant à cette illustration nous raconte comment la jeune Ginette, alors âgée de quinze printemps, a eu sa blouse troussée et a reçu une magistrale fessée au battoir à linge pour avoir ri stupidement alors que, faisant du repassage à la buanderie avec sa mère, celle-ci s’était brûlé le doigt sur un fer chaud. Il est précisé que la mère et la fille étaient toutes deux en blouse et tablier identiques  –  blouses blanches, tabliers bleus  –  et que « la sueur faisait coller la bavette à leurs seins qu’on apercevait par transparence à travers l’étoffe tendue, tellement elles transpiraient dans la chaleur moite de la buanderie. »

J’ai commencé à me masturber dans mon mouchoir vers Créteil. Ça n’a pas été long. L’excitation produite par Les mésaventures de Ginette s’est révélée si intense que j’ai éjaculé au moment où le train sautillait bruyamment à travers le réseau d’aiguillages de Villeneuve-Saint-Georges.        

 

.../... à suivre


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