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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:05

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


–  Chou blanc.

Leurs visages interrogateurs reflétant la plus totale incompréhension, je ne plus m’empêcher de sourire en dépit de ma frustration. J’expliquai à Gertrud et Bernhardt :

–  Faire « chou blanc » est une expression française signifiant que l’on a pas trouvé ce que l’on cherchait, que les démarches qu’on a faites n’ont pas abouti ... La Kalliswodastrasse est dans Hetzendorf, l’ancien quartier des fripiers. Le 61 est un immeuble de quatre étages datant du début du siècle, plutôt minable et mal entretenu. Pas de gardien en bas. Il n’y a aucune boutique au rez-de-chaussée. Je suis monté dans les étages. Pas de plaque nulle part. Rien non plus sur les boîtes aux lettres. Rien ne signale cette Librairie des curieux et des bibliophiles, qui manifestement n’existe plus. Je m’y attendais, d’ailleurs. On imagine mal un éditeur spécialisé dans la littérature érotique continuant à avoir pignon sur rue et à publier ce genre de bouquins sous le régime policier actuel.

–  Tu n’as pas posé quelques questions dans le quartier … Les voisins?  Les commerçants?

La glace étant brisée, on se tutoyait les Pichler et moi.

–  Je ne m’y suis pas risqué. On voit bien à mon accent que je ne suis pas Autrichien. Il suffisait que je tombe sur un nazi pour éveiller ses soupçons et avoir la politzei aux fesses, ce qui n’arrangerait pas nos affaires. Or  –  je ne vous apprends malheureusement rien  –  il y a beaucoup plus de nazis que d’opposants dans l’Autriche d’aujourd’hui.

Bernhardt tira sur sa pipe, lança deux pinceaux de fumée droit devant lui et me regarda d’un air lugubre. Gertrud fit claquer ses doigts.

–  Charles Carrington!!
–  Quoi, Carrington?
–  Tu as dit que c’était lui le premier éditeur, celui qui a publié ces livres en français. S’il a vendu les droits de traduction à un éditeur viennois, il doit pouvoir nous dire qui c’était, non?
–  Non. Pour deux raisons. La première, c’est que Carrington est mort dans un hôpital psychiatrique des environs de Paris, juste après la guerre. Les morts ne parlent pas. La seconde, c’est que ces éditions sous le manteau étaient la plupart du temps piratées. Celui qui a publié les traductions allemandes n’a certainement payé aucun droit à personne. D’autant moins que l’éditeur parisien n’existait plus.
–  Merde, dit Gertrud.
–  Comme tu dis…

Nous regardions tous les trois la fenêtre où de grosses gouttes ruisselaient en filets brillants le long des vitres. Il pleuvait sans interruption depuis deux jours. Les fils électriques semblaient tirés à la règle, nus, dégoulinant d’eau: les hirondelles étaient parties.

–  Tu restes avec nous pour diner, Victor. J’ai fait des schnitzels.

–  C’est gentil, Gertrud… Je m’inscris pour tes schnitzels avec le plus grand plaisir.

C’est vrai qu’elle prépare remarquablement ce plat viennois par excellence: les escalopes bien dorés dans leur enveloppe de chapelure à l’œuf, moelleuses mais jamais grasses, entourées de pommes sautées saupoudrées de persil haché et d’échalotes.

Je lui adressai un clin d’œil.

–  Tu mettras ton joli petit tablier « parisien ».

Elle fit semblant de se fâcher pour me taper sur les doigts.

–  Tu es bien un coquin de Français… Mein Gott, vous ne pensez donc qu’à ça dans ton pays!!

Cette fois, c’est à Bernhardt que je fis un clin d’œil.

–  Comment penserais-je penser à autre chose dans un pays où les femmes font de la séduction en tablier et sont régulièrement fessées par leurs maris pour leur donner du cœur à l’ouvrage…

Gertrud se sauva dans sa cuisine, le feu aux joues et frétillant de l’arrière train.

Il tombait des cordes dehors. Le vent redoublait de violence.

Avant les schnitzels, frau Pichler  –  ceinte de son coquet tablier « parisien », tiens, tiens, comme par hasard… –  posa au milieu de la table une magnifique soupière en faïence de České. Le motif décoratif, en camaïeu de bleus plus ou moins profonds, allant de l’outremer au gris bleuté, représentait une fermière d’autrefois en train de baratter son beurre. La femme était entourée d’un nombreuse et turbulente marmaille suspendue à sa longue blouse de travail, sur lequel elle avait noué un grand tablier à bretelles qui descendait jusque sur ses sabots. Dans un coin de la laiterie, un petit garçon d’une dizaine d’années, sa culotte écroulée sur ses chevilles, pleurait à chaudes larmes en tenant son postérieur à deux mains. Sa mère l’observait du coin de l’œil tout en barattant. Une solide poignée de verges, posée sur un tabouret, indiquait clairement la punition que venait de recevoir le vilain garnement. Gertrud souleva le couvercle. Un exquis fumet de griessnockerlsuppe, le potage traditionnel aux quenelles et à la semoule, emplit la salle à manger. Je mis ma serviette pendant que Bernhardt débouchait le non moins traditionnel grüner veltliner. Je ne me lasse jamais d’admirer par transparence ce vin pâle aux reflets de marée montante.

Gertrud plongea sa louche, emplit nos assiettes. Elle mangea sa soupe en silence, pensive.

–  Victor?
–  …Ouais?
–  Si on savait au moins l’étage.
–  Quel étage?
–  Celui où se trouvait cette maison d’édition, au 61 Kalliswodastrasse… La Librairie des curieux et des bibliophiles.
–  Ça nous avancerait à quoi, puisqu’il n’y a plus personne.
–  Si je savais où ils avaient leurs bureaux, je crois pouvoir retrouver leurs traces.
–  Comment?

Elle emporta sa belle soupière et alla chercher les schnitzels, tenus au chaud sur un coin de la cuisinière à charbon. Au moment de quitter la salle à manger, elle s’est retournée vers nous. Elle tenait la soupière par ses deux anses, plaquée contre la bavette de son tablier. Elle a pris un air de conspiratrice pour chuchoter à notre intension:

–  J’ai un plan.


On entendit un fracas dans la rue : encore une cheminée qui dégringolait.

 

 


Gertrud jeta son sac à main sur le divan, ota son manteau et nous regarda avec un sourire en coin qui annonçait soit une action d’éclat, soit une grosse sottise. Elle garda son amusant chapeau cloche emboîté sur ses oreilles, une coiffure dont la mode était passée depuis au moins dix ans. Je haussai les sourcils en remarquant ses chaussures éculées, ses bas effilés, son maquillage aussi vulgaire qu’outrancier. C’était si peu son genre que son mari lui-même en restait bouche bée.

–  A quoi joues-tu?  Ce n’est pas carnaval, que je sache.
–  J’ai trouvé l’éditeur.

Elle avait le visage anormalement rouge. Elle eut un hoquet, enleva finalement son chapeau et l’envoya planer à travers la pièce en se penchant en avant pour le lancer à l’horizontale droit devant elle, comme on lance un volant.

–  Oui, je l’ai trouvé. Malheureusement ça ne nous fait pas avancer d’un pouce.
–  Comment as-tu fait? lui demandai-je, estomaqué.
–  Rien de bien sorcier.

Elle s’est tapée le front du bout de l’index.

–  De la jugeote. Une petite ruse de femme, c’est tout. Des deux bouquins illustrés par Leni, un seul était édité à Vienne: La Chambre Jaune, de Jacques Desroix. Je suis allée vérifier la date de parution: 1930. Donc relativement récent. Quand tu as visité cet immeuble, au 61 Kalliswodastrasse, tu n’as fait que passer rapidement, tu ne voulais pas te faire remarquer. Ne voyant de plaque sur aucune porte, tu es reparti, pensant que cette maison d’éditions n’existait plus, ou avait déménagé. Moi, Autrichienne à 100% et fringuée en semi-clocharde, je cherchais au contraire à attirer l’attention. Le plus d’attention possible!! Tiens, sent…

Gertrud me souffla son haleine dans les narines; elle empestait le schnaps.

–  J’ai passé en revue toutes les portes, à tous les étages, à la recherche d’anciens trous de vis montrant qu’il y avait eu une plaque professionnelle à cet endroit, et qu’elle avait été enlevée. Tu nous avais dit que l’immeuble était vétuste, mal entretenu. Donc ces traces avaient des chances ne n’avoir pas été repeintes ou effacées. J’ai trouvé des emplacements de vis sur trois portes. J’en ai éliminé deux, trop anciens. Il en restait une, où la plaque avait visiblement été enlevée récemment. C’est au deuxième étage, couloir de gauche. Je suis alors allée m’envoyer trois p’tits verres de gnole au troquet du coin. Et je suis remontée, prête à faire mon numéro.

–  Ton numéro?  bredouilla Bernhardt en se grattant furieusement le menton.

Elle s’inclina en une parodie de révérence.

–  Quand j’étais jeune je voulais être comédienne, souviens-toi…  Gertrud Pichler triomphe au Tivoli dans L’OPÉRA DE QUAT’ SOUS!!!… Je me poste devant cette porte du deuxième étage  –  celle où une plaque avait été dévissée il n’y a pas bien longtemps  –  et je me mets à tambouriner avec mes poings en braillant comme un âne: « Ouvrez!… OUVREZ-MOI!!… Je sais qu’il y a quelqu’un… OUVREZ ou j’vais chercher les flics!!! » Des têtes sont apparues tout le long du couloir. On devait m’entendre de la cave au grenier. Il n’y avait personne dans l’appartement en question, mais les voisins m’ont entourée, une femme a apporté une chaise pour me faire asseoir.  –  « Calmez-vous, madame. Que se passe-t-il donc? »  –  « Je vas vous le dire, moi… hic!… ce qui sss’passe… Y sss’passe… hic!… que ce salaud est parti sans me payer. Trois mois de salaire qu’y m’doit. Et moi à l’hôpital pendant tout c’temps… hic!… D’abord les toubibs ils ont cru à une crise de foie… Crise de foie mon cul… hic!… C’était bel et bien un cancer du colon… Trente centimètres… Trente centimètres d’intestins qu’ils m’ont retirés… Rayons et tout l’toutim… hic!… Si vous aviez vu mes boyaux quand ils me les ont enlevés… On aurait dit des anguilles qui se tortillaient dans une poêle à frire… Maintenant me v’là à la rue sans un sou… Alors que ce fumier me doit trois mois de salaire!! »  –  « Vous avez travaillé ici, madame ? »  –  « Je venais deux fois la s’maine… Faire le ménage des bureaux… Vous me reconnaissez donc pas?  Moi j’vous r’mets très bien… Je vous trouvais chou avec vos cheveux roux… J’avais envie de me faire teindre pour vous ressembler, crache par terre si j’mens… hic!… Le ménage, deux fois la s’maine… J’ai des références, vous savez… hic!… Avant mon opération, j’étais chef des femmes d’entretien chez Müller, sur le Ring, vous connaissez?… Le grand magasin de tissus… Qu’est-ce qu’ils peuvent avoir comme beaux tissus là d’dans… J’peux vous avoir dix pour cent de réduction chez Müller… Trois mois de salaire!!! »  –  « Vous faisiez le ménage chez Himmelbauer? »  –  « C’est ce que j’me tue à vous dire… Trois mois qu’y m’doit!!! »  –  « Ben ma pauv’dame, vous pourrez l’attendre longtemps, vot’salaire! »  –  « J’vas chercher les flics. »  –  « Ça fera pas ressusciter le père Himmelbauer. »  –  « Il est mort? »  –  « L’année dernière. »  –  « L’éditeur? »  –  « Oui. »

 

 

La logeuse « officielle » de Leni, celle qui refusait que ses locataires reçoivent des hommes, habitait un quartier chic: l’une de ces larges avenues aérées, bordées de platanes, proches du Tiergarten. Je n’en savais guère plus. Si Leni avait mentionné son nom au cours de nos conversations, je n’y avais pas prêté attention. Elle me disait seulement: « Quand mes dessins m’auront rendue célèbre  –  quand la petite fée ailée serai riche  –  c’est là que j’achèterai mon appartement. Un duplex. Le logement à l’étage du dessous. Un grand atelier d’artiste en terrasse, les baies vitrées donnant sur le Tiergarten. C’est là que je donnerai des orgies.»

–  Y serais-je un invité privilégié?
–  Tout dépendra de ton comportement à mon égard, mon cher Victor. Tu as lu L’ATLANTIDE, de Pierre Benoit. J’aurai un trône en or massif. J’y recevrai mes amants entourée de mes deux guépards, Brutus et Néron. Je te ferai mettre tout nu. À poil et muselé. Si tu te prosternes à plat ventre à mes pieds et me supplie d’enlever ta muselière pour te permettre de me lècher humblement les orteils, et même nettoyer entre mes orteils avec ta langue… alors on verra… peut-être envisagerai-je de t’inscrire parmi mes favoris.
–  Et si je te fais descendre de ton trône doré à grands coups de schlague sur ton cul?
–  Lèse majesté!! Brutus et Néron se jetteront sur toi et te dévoreront.

Heureusement, Bernhardt put combler mes lacunes.

–  J’y suis allé deux fois. Leni m’avait dit que sa propriétaire pestait  –  comme pestent toutes les bourgeoises friquées  –  contre les tarifs « prohibitifs » facturés par les artisans. C’est classique, elles sont toutes les mêmes. A Vienne, à Graz, à Innsbruck… en Allemagne, en Hongrie… c’est partout la même chanson: les réparateurs nous volent, ils profitent de la dévaluation pour augmenter leurs tarifs, on devrait en jeter quelques uns en prison pour l’exemple, moi j’ai bien envie de faire comme ma sœur, elle a fait venir des Moldaves pour restaurer son château de Szegz-Kaposvár… Tu DOIS venir le voir, ma chérie… Une amour de folie hongroise, sur une boucle de la Száva… Dominant un paysage à couper le souffle… Entouré de quatre-vingt hectares de vignoble, classé Tokay 1ère catégorie… Tu DOIS absolument goûter ce vin, ma chatte… Divin, il n’y a pas d’autre mot… DIVIN… Attention, parce qu’il monte vite à la tête … Frais, pétillant, on ne s’aperçoit pas de sa teneur en alcool… Tout d’un coup on se sent partir… C’est donc entendu, ma poulette… Tu viens aux vendanges… Tut, tut, tut… On se tait, Madame… Je n’accepte pas « non » pour réponse… Aurais-tu envie que je te donne LE FOUET, par hasard?… Troussée en jupons de dentelle?… Combien en portes-tu?… Deux, trois … Et que je t’écarte l’ouverture de ta culotte fendue victorienne pour te mettre le cul à l’air?

Bernhardt rit à ses propres évocations. Sa braguette avait triplé de volume. Il examinait l’étiquette d’un alcool de prunes.
 
Je me suis penché vers lui, tendu, crispé. Mes mains étreignaient mes genoux, mes lèvres retroussées découvraient mes gencives.

–  Tu connais l’adresse?

Il tournait la bouteille entre ses mains. Sa bouche avançait en cul de poule.

–  Une sacrée putain de prune… Distillée dans la vallée du Honnengutt, en Carinthie.

Il est allé chercher deux verres ballon dans le buffet.

–  Ja wohl… Une magnifique eau de vie de prune!!

Nous avons levé nos verres.

–  Prosit!!

Il s’amusait à me tenir en haleine. Je le savais et il en tirait du plaisir, profitant d’une situation où, très momentanément, lui, un plombier, avait l’avantage sur quelqu’un qu’il habillait, à ses yeux, aux couleurs, vraies ou fausses, d’un « intellectuel ».

J’ai sorti une Gauloise du paquet froissé, l’ai allumée avec mon briquet d’amadou.

–  Tu sais donc où habite cette logeuse, Bernhardt?
–  Comme je te l’ai dit, j’y suis allé deux fois. J’ai demandé à Leni d’obtenir de sa propriétaire les tarifs des artisans « voleurs ». J’ai fait une offre inférieure de quelques schillings. La première fois c’était pour changer un  robinet qui fuyait. La deuxième fois c’était pour une réparation plus importante, à la chaudière. Elle…
–  ELLE, répétai-je après lui.
–  Une vieille avare. Alors que mon devis était le moins cher, elle a encore essayé de me faire baisser mon prix.

Je tenais ma cigarette pointée sur sa poitrine.

–  L’adresse?

Il a rempli mon verre ballon presque jusqu’en haut.

–  Prosit.

Nous avons trinqué.

–  Mmmmmm, fameuse cette prune!!… Frau Moenitz, une veuve… Angela Moenitz, 112 Riemannsgasse. Tout l’immeuble est à elle, mais son appartement est au rez-de-chaussée. Comme ça elle peut surveiller les allées et venues de ses locataires. Une vieille peau, je te dis. Si tu lui mettais une rouste de ma part, ça me ferait un immense plaisir.

Une femme de chambre en uniforme m’introduisit.

–  Qui dois-je annoncer, meinherr?

–  Mon nom ne vous dira rien. Dites à Frau Moenitz que le fiancé de Leni Erfürth souhaiterait lui parler.

La femme de chambre ne broncha pas. Mais je vis à son regard que ma flèche avait porté.

J’attendis dans un salon encombré de meubles rococo, surchargé de tentures, velours, dorures… Je ne parlerais cependant pas de mauvais goût. Non, l’ensemble avait une réelle harmonie dans les couleurs, les styles, jouant parfois de contrastes audacieux. Le décorateur qui avait réalisé ce salon savait ce qu’il faisait : il fallait que ça sente le pognon à plein nez, sans pour autant faire « nouveau riche ». J’examinai une lampe en verre soufflé: elle était signée Gallé.

Je me levai quand la porte s’ouvrit. Le terme de « vieille peau », employé par Bernhardt, était peut-être justifié concernant son caractère, mais ne s’appliquait certainement pas à son physique. Je lui donnais la soixantaine. Imposante, altière même, Angela Moenitz portait une robe de satin beige clair à manches courtes. Un collier d’ambre soulignait son cou à peine empâté. À la façon dont elle m’examina des pieds à la tête, j’eus l’impression qu’elle devait bien aimer avoir un homme dans son lit le soir. Surtout après s’être descendue cinq ou six cocktails. Les poches sous ses yeux et le gonflement de son visage trahissaient une alcoolique.

Elle vint au devant de moi, la main tendue.

–  Bien que nous ne nous soyons jamais rencontré, j’ai souvent entendu parler de vous, monsieur Blandt.

Elle eut un sourire, comme pour s’excuser.

–  J’ignore quel portrait Leni vous a fait de moi, mais je ne suis pas le garde chiourme que vous imaginez. Si j’interdis à mes locataires de recevoir des hommes, ce n’est nullement par pudibonderie ou étroitesse d’esprit. C’est tout simplement pour ne pas avoir d’ennuis avec la police. Les événements m’ont donné raison, ne trouvez-vous pas?
–  Vous pensez à Frau Leimmer?
–  Elle et bien d’autres… Les « petites maisons » avaient fini par devenir une institution à Vienne. Toutes les logeuses qui avaient des chambres à louer s’y mettaient. Aujourd’hui, elles cassent des cailloux en tenue rayée de bagnard. Désolée, mais je ne trouve pas ce vêtement particulièrement seyant. Sans doute suis-je trop coquette…
–  Leni a surtout mis ces restrictions sur le compte de vos croyances religieuses.
–  Ah! je vois…

Angela Moenitz renversa sa tête en arrière et partit d’un éclat de rire.

–  Elle vous a dit que j’étais une affreuse bigote … Génuflexions, signes de croix, pénitences et macérations … Alors que mademoiselle Erfürth ne jurait que par Marx, Lenine, la Révolution Prolétarienne, la 3ème Internationale… Je suis effectivement catholique et je déteste l’anarchie. Ce qui ne m’empêchait pas de trouver votre fiancée très sympathique. Et d’admirer son beau talent de dessinatrice.
–  Vous avez vu beaucoup de ses dessins?
–  Quelques uns. Et je peux facilement imaginer ceux qu’elle ne m’a jamais montrés.
–  Les caricatures politiques?
–  Aussi les illustrations qu’elle faisait pour Himmelbauer.

Je retins ma respiration.

– Vous connaissez Himmelbauer?
–  Pas personnellement. Mais j’ai beaucoup soutenu Leni au moment de sa mort. Elle était au bord de la dépression, j’ai été une image de mère pour elle tout au long de cette période difficile. Vous savez comment Himmelbauer est mort, n’est-ce pas?
–  Non.
–  Angela resta un moment silencieuse. Elle pétrissait ses mains en étirant les doigts, partant du pouce.
–  Walther P.38
–  Vous voulez dire qu’il a été…
–  Assassiné. Deux balles dans la nuque. Leni m’a fait lire vos reportages très documentés et pertinents sur le réarmement de l’Allemagne sous Hitler. Vous savez par conséquent que le Walther P.38 était l’arme réglementaire des S.A.
–  Je le sais.

J’articulais péniblement du fond de la gorge. Mes mots devaient ressembler au croassement d’un corbeau.

–  Vous pensez que Leni aurait été, elle aussi…
–  « Neutralisée », comme ils disent. Je n’en sais rien. Environ un mois… non, deux mois… après l’assassinat d’Himmelbauer, les chemises brunes sont venues l’arrêter chez moi. Ils étaient quatre, commandés par un chef de section. Je n’ai rien pu faire. Un S.A. m’avait poussée dans un fauteuil et me menaçait de son arme. Votre fiancée a été menottée dans le dos. Quand ils sont partis j’ai regardé de ma fenêtre. Ils l’ont enfournée dans une grosse voiture qui a démarré aussitôt. C’est la dernière fois que j’ai vu Leni Erfürth.
–  Si elle était emprisonnée, on devrait pouvoir savoir où?
–  Dans votre pays, oui. Dans l’Allemagne hitlérienne, non. Or depuis le 12 mars 1938, au cas ou vous l’auriez oublié, l’Autriche est devenue officiellement la province « Ostmark » du Reich Allemand.
–  Durant l’année 1938, il y a eu beaucoup d’enlèvements et d’exécutions sommaires en Autriche.
–  Les journaux disent entre deux et trois mille. Je suis certaine qu’il y en a eu au moins le double.
–  On les enterrait où, dans des fosses communes?
–  Les pêcheurs à la ligne disent que les poissons du Danube ont énormément grossi durant cette période.

Je remerciai Angela Moenitz et pris congé.

La femme de chambre habillée comme à la cour des Habsbourg me reconduisit le long d’un hall pavé de larges dalles vernissées, à la mode des villas italiennes. Elle prit au portemanteau mon chapeau et mon parapluie, me les donna. Son visage resta de marbre quand elle glissa un papier plié dans le creux de ma main.

J’attendis d’être arrivé à la station Tiergarten pour ouvrir le billet, écrit sur une page arrachée à un cahier. Et même là sous les arbres, au milieu des passants, des gosses roulant leurs cerceaux, des amoureux enlacés, des jeunes mamans poussant leurs landaus, je lançai des regards furtifs autour de moi, craignant d’être épié.

« J’aimais beaucoup Leni Erfürth. J’ai écouté votre conversation derrière la porte. Tout ce que vous a dit madame Moenitz est un tissu de mensonges. Votre fiancée avait déja quitté Vienne quand les S.A. sont venus pour l’arrêter. Elle a été sauvée par le pasteur Janitsch, de l’Église Réformée Luthérienne, 36 Altegreverstrasse. Je vous demande de ne pas essayer de me rencontrer, vous me feriez courir trop de risques. Je ne vous serais d’aucune utilité, je ne sais pas comment Leni à pu s’évader. Je ne l’ai jamais revue depuis. Allez voir le pasteur Janitsch, lui pourra vous renseigner. »

36 Altegreverstrasse.

Le temple luthérien était fermé. Je n’ai pas aimé ce type de fermeture: des planches clouées en travers, comme sur la vitrine des magasins juifs. Une grande affiche était placardée sur la porte barricadée.

J’ai monté les marches pour y regarder de plus près.

L’affiche était un agrandissement photographique, montrant un ecclésiastique pendu à une potence.
Légende: Ce valet du judaïsme international a fait évader des juifs en Suisse, les soustrayant à la juste et légitime vengeance du peuple allemand. Ainsi seront punis tous les traîtres.

J’ai redescendu lentement les marches. Mes tempes bourdonnaient. J’ai machinalement sorti mon paquet de Gauloises. J’ai placé une cigarette entre mes lèvres, oubliant de l’allumer.

Sur le trottoir, une vieille femme en guenilles jetait du blé aux pigeons.

 

.../... à suivre


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