Présentation

  • : Tabliers, blouses et torchons de cuisine
  • Tabliers, blouses et torchons de cuisine
  • : enema
  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Recherche

Derniers Commentaires

Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:02

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


Printemps 1937

On en sentait les odeurs depuis la rue  –  ces inimitables odeurs où se mélangeaient, en des remugles à la fois suaves et rances, piquants et un peu écœurants, le sucre et le sel, l'aneth et le paprika, les poissons et les viandes, cinq sortes de choucroutes, dix sortes de fromages caillés, vingt variétés d'olives vertes et noires. Et ces superbes alevins d’anguilles de la Baltique, confits dans du vinaigre de sureau.

A cette époque, lourde de menaces mais encore en précaire paix, l'épicerie-restaurant « Bei Yitzchok » ne payait guère de mine vue de l’extérieur ; pourtant c’était l’endroit, au cœur du quartier juif de Vienne, où l’on mangeait la meilleure et la plus authentique cuisine Ashkénaze. On entrait par la partie épicerie  –  un long boyau tout en longueur  –  pour arriver, au fond, jusqu’à la petite salle à manger, dix tables, retenues plusieurs semaines à l’avance, recouvertes de toile cirée, chaises bancales, service enjoué mais désespérément lent. Seulement la cuisine, faite par la patronne, faisait largement pardonner ces menus inconvénients. Nous y allions, Leni et moi, pour nous régaler de Shmalls herring (hareng gras mariné), de Pierogi (chaussons remplis de diverses farces, allant du douçâtre au piment enragé). Le jeudi était le jour des Kishke (intestins farcis). Et leur vodka … ! ! ! Plus tard, j’eus l’occasion de boire, en compagnie d’officiers russes, certaines vodkas renommées. Eh bien je peux vous le dire : aucune, jamais, n’est parvenue à me faire oublier l’extraordinaire Vodka zitnia (vodka de seigle) que l’on servait « Chez Yitzchok » dans des cruchons de grès plongés dans la glace pilée… Immergés jusqu’au goulot dans un seau de cuisine en tôle galvanisée qu’on posait sans façons au milieu de la table. Oui, ces seaux dans lesquels les servantes trempaient leurs serpillières pour laver le carrelage. Les patrons ne l’auraient jamais avoué, puisque c’était interdit. Néanmoins j’ai toujours été convaincu que leur Vodka zitnia ne venait pas des productions commerciales classiques, mais se distillait, motus et bouche cousue, par quatre ou cinq lévites en tablier, au fond de quelque ghetto où nul touriste n’avait jamais mis  –  et ne mettrait jamais  –  le pied.

Nous en sortions légèrement gris. Ce quartier autour de la Judenplatz n’avait pas grand chose d’autrichien, encore moins de hongrois. On était transporté en Gallicie, en Pologne, en Lituanie… Hommes et femmes portaient les costumes de toutes les communautés juives d’Europe Centrale. Beaucoup de lévites. Chapeaux plats et bas blancs des Loubavitch. Toques d’astrakan des juifs russes. Tabliers à profusion. Tabliers bleus ou blancs portés par les artisans. Tabliers en toile cirée des garçons de bains. Grands tabliers de cuisine enveloppant les formes, souvent généreuses, des ménagères. Tabliers d’écolières boutonnés dans le dos pour les petites filles. Même les femmes qui portaient des blouses nouaient presque toujours des tabliers par-dessus. Notons au passage que, sur cette question des tabliers, et si l’on excepte les tabliers brodés de couleurs vives des Polonaises, il n’y avait guère de différence entre les rues juives de la vieille ville et les quartiers populaires excentrés, comme Mariahilf ou Donaustadt. Là aussi, comme dans toutes les grandes villes durant ces années d’avant guerre  –  comme à Paris  –  comme à Berlin, Londres ou Budapest  –  il y avait les « quartiers chics » peuplés d’élégantes, de beaux messieurs en Borsalino et costumes taillés sur mesure, sillonnés par de puissantes automobiles rutilantes de chromes, leurs larges avenues coupant des parcs ornés  d’imposants monuments, bordées de théâtres, de palaces, de restaurants à la mode. Et puis les quartiers ouvriers de la périphérie, traversés par les rails d’un unique tramway, Belleville, Molenbeek-Saint-Jean, Whitechapel, Sankt-Pauli, Alexanderplatz, Wupperhalt… les « Barrios » de Barcelone… music-halls crasseux, comiques troupiers, cinés de quartiers aux fauteuils déglingués, dancings à 50 centimes l’entrée, caves à gin, à schnaps, à bière, à gros rouge, à absinthe… Les cheminées d’usines et leurs sirènes du matin… Les nuées de vélos qui couvraient alors les pavés mouillés par l’arroseuse municipale… Les cris dans les cages d’escalier… Les baisers, les recommandations, les taloches.

La petite blonde du troisième, onzième porte links (gauche) au bout de l’interminable corridor, encore une gamine romanesque et pétrie d’illusions, se colle à son homme, un malabar velu comme un chimpanzé, soudeur à l’usine de pièces automobiles Jansteck –  ancien des corps francs, huit décorations et trois blessures, mauvais quand il a bu  –  qui la corrige au ceinturon pour la moindre incartade ;  elle se frotte contre lui faut voir comme, la môme, ne voulait pas le lâcher, se cramponne, les bras noués serrés en un étau autour de son cou, frotte, frotte fébrilement son tablier en lui imprimant un mouvement de rotation par-dessus son sexe gorgé de sève, son sexe qui mouille sous le tablier, sous le peignoir douteux sentant la cyprine et la vaisselle, son sexe de fille sensuelle voulant capturer, voulant happer la grosse bite en érection, la recevoir dans son vase en gloussant de plaisir, en se cabrant sous l’assaut du mâle, tablier levé bien haut sur le ventre, tablier relevé au dessus du triangle de fourrure, cuisses palpitantes, lèvres ouvertes, alors que la sirène l’appelle lui à l’usine… Chuitzzzzz; Chuitzzzzzzz; Chuitzzzzzzzz…. lui, au boulot, qu’il faut même qu’il la quitte tout de suite, sans perdre une seconde, pour une longue et déprimante journée entre ménage et lessive, son seul et ultime témoignage d’amour étant, avant de dévaler l’escalier quatre à quatre, une claque sur le cul frétillant de celle qu’il appelle « Mein Chatz »… « Ma Chérie »… Alors que, à la pause de midi, notre gaillard, hautement recherché pour son physique impressionnant et ses prouesses sexuelles hors du commun, va se farcir la chef magasinière  –  troussée en blouse et tablier sur une pile de vieux chiffons graisseux, au fond du hangar n°3, entre des blocs moteurs  pour les Borgward Isabella et des essieux de locomotive pour la Lohnerwerke Waggonfabric.

Là bas…

Mariahilf;  Schwechat; Hütteldorf; Donaustadt.

Là bas  –  où les bourgeois ne vont pas  –  c’est le monde du tablier.

Ce monde que, sans doute parce que j’en suis issu, je me suis donné pour tâche de défendre.

La logeuse de Leni n’autorisait pas qu’elle fasse monter des « hommes » dans sa chambre. La Vienne de cette époque était un curieux mélange de pudibonderie et de licence, sans que l’on puisse savoir au juste de quel côté de la barrière l’on se situait. À l’Hôtel Koenig, il n’y avait rien à faire: un barrage, allant du réceptionniste au directeur, excluait toute visite féminine dans les chambres occupées par des messieurs seuls. À l’Hôtel Sacher, situé juste en face, un billet de 50 schillings glissé dans la main du concierge arrangeait tout. Simplement, dans la demi-heure suivante, la police était informée de l’identité de la visiteuse…

Pour recevoir Leni, sinon en style du moins correctement, surtout la protégeant contre tout risque de dénonciation, j’avais loué un petit deux pièces chez Frau Leimmer, 43 Honningerstrasse, derrière le théâtre japonais. Sortant de « Chez Yitzchok », où nous avions peut-être un peu trop forcé sur la vodka au seigle  (pour faire passer les Shmalls herring), le tram 17 nous avait laissé à l’arrêt « Mozartstrasse ». Trois ouvriers cassaient la croûte devant un chantier. Huit ou dix fillettes en tablier jouaient à la marelle sur le trottoir. Devant la maison de Frau Leimmer, un joueur d’orgue de barbarie, aveugle, tournait avec entrain la manivelle de son limonaire.

Vingt-cinq minutes plus tard (pour les nazis).

Le lendemain matin (pour moi). C’est Fabien Joncourt, de Gaumont Actualités,  qui, sans y avoir participé personnellement (et pour cause ! !), a pu m’informer, dans les grandes lignes, de la réunion des nazis autrichiens qui s’est tenue au domicile du docteur Klatsch. Un de nos informateurs infiltrés avait pu envoyer un message d’alerte, téléphoné à partir d’une cabine publique et aussitôt capté par l’Intelligence Service, à l’ambassade britannique.

Pendant que, devant les appartements loués par Frau Leimmer, l’orgue de barbarie continuait à moudre ses mélodies à la mode, l’aveugle ne cessant de tourner la manivelle de son instrument, extérieurement décoré de scènes bucoliques représentant des flirts sur les bords du Danube entre des marquises en robes à panier et des officiers plus chamarrés que des boîtes à bonbons.

Tourne… tourne… tourne…

Joue…  joue… joue.

Filme.

Au domicile du Dr. Klatsch, le joueur de limonaire n’est plus du tout aveugle. Le film qu’il a tourné, sa caméra cachée dans l’orgue de barbarie, est projeté devant un auditoire essentiellement masculin. Seules trois femmes assistent à cette réunion. L’une d’elles est l’épouse de Josef Bürckel, nommé Reichsstatthalter (gouverneur) de l’ Autriche rebaptisée Ostmark (Marche de l’Est). L’autre une propagandiste allemande appartenant aux services du Dr. Goebbels,  spécialement envoyée de Berlin pour « réchauffer » le germanisme des viennois qui auraient encore osé hésiter entre l’indépendance et l’unification. La troisième est une secrétaire embauchée par le parti.

Un portrait d’Hitler en pied, grandeur nature, décore un pan de mur.

L’écran nous montre, Leni et moi, entrant enlacés au 43 Honningerstrasse. Plan moyen: nous montons les marches du perron. Gros plan: Leni se retourne pour regarder jouer les fillettes sur le trottoir. Plan d’ensemble: la façade de l’immeuble, son entrée, nous deux de dos. Gros plan: j’embrasse Leni sur la bouche; elle semble très amoureuse.

–  L’homme? demande le chef de la police.

–  Victor Blandt. Français d’origine belge. Écrivain et journaliste free lance. Expulsé d’Allemagne le 27 mai 1936.

–  Motif?

–  Il essayait d’obtenir des renseignements sur l’engagement du Reich dans le coup d’État des généraux insurgés, au Maroc Espagnol.

Le chef de la police se tourne vers un homme au visage aplati de boxeur, portant l’uniforme et les insignes d’un capitaine des Casques d’Acier (Stahlhelm).

–  Wagner, qu’as-tu appris sur le Français?

–  Il est l’un de nos pires ennemis, chef. Inscrit au Parti Communiste Français le 22 mars 1932, carte N° 249 014. Depuis il a pris ses distances vis-à-vis de Moscou, a démissionné du parti, n’en restant pas moins très engagé à gauche. Il a écrit plusieurs articles dans des journaux français, dénonçant la renaissance  –  qu’il prétend « illégale »  –  de notre glorieuse Luftwaffe. Il a même donné la cadence de fabrication des bombardiers He 111 aux usines Heinkel de Rostock.  

–  Ach!!… Comment ce chien de Frantzoze a-t-il pu obtenir ces informations ultra secrètes?

–  Par un ouvrier de chez Heinkel. La Gestapo a découvert trop tard qu’il était juif.

–  J’espère que ce salopard de youtre a été jugé et condamné?

–  Et même pendu.

–  Ce Victor Blandt … est-il juif?

–  Sa mère est juive.

–  Son père?

–  Militant communiste. Chef syndicaliste. Actif dans les grèves du Front Populaire à Paris.

–  Agent des services secrets français?

–  Pas à notre connaissance. Je pense que le gouvernement français se méfie de lui à cause de son engagement en faveur des républicains espagnols.

–  Vices?

–  Il est connu pour aimer les femmes en tablier.

–  Bon à savoir, grommelle le chef de la police.

Il se tourne vers la secrétaire rougeaude, aux cheveux jaune pisseux pendant en mèches raides sur les bourrelets de graisse de son décolleté, aux grosses cuisses comprimés par une jupe de drap bleu marine, si étroite et serrée qu’elle fait plutôt penser à une gaine élastique.

–  Notez cela, fraulein Schmitz: cet espion français, Victor Blandt (il prononce Fiktor), est sexuellement attiré par les femmes en tablier.

Elle scribouille à toute vitesse en sténo, les yeux baissés sur son calepin, ses grosses lèvres retroussées en une lippe gourmande. Sans doute pense-t-elle aux chaudes séances où son amant, un athlétique livreur de bière, nazi de la première heure, la trousse par derrière sur sa table de cuisine et la prend en levrette pendant qu’elle prépare le krumpli (sorte de goulash bavarois) , haletante, les seins écrasés dans les oignons, les carottes et les lardons, les pans de ses DEUX TABLIERS bien écartés pour recevoir en style la belle trique, roide, rouge et luisante qui la fait crier de plaisir comme la pouffiasse qu’elle est.  Fraulein Schmitz  est en réalité un agent de la Gestapo, placée à ce poste de secrétariat pour surveiller le chef de la police.

Son vice à lui, le chef, c’est de faire enculer les ennemis du régime par des bergers allemands. Et quand je dis des bergers, ce ne sont pas les hommes qui gardent les troupeaux.

–  Elle? aboie brusquement un civil en tenue de chasse, veste en loden, bas montants, monocle enchâssé dans l’orbite droite.

–  Leni Marie Carola Erfürth, née le 28 mai 1914 à Vienne. Se dit artiste. Vend ses dessins à des journaux. A aussi illustré plusieurs livres pour le compte d’éditeurs.

–  Quels journaux? Quels éditeurs?

Le Stahlhelm Wagner lit une liste. Tous sont des publications de tendance libérale et antinazi.

–  Ses revenus?

–  Pour l’année 1935, Leni Erfürth a déclaré 4 millions et 470 000 schillings. 3 millions 849 000 provenant de ses dessins et illustrations. Le reste venant de la location d’une propriété rurale, située sur la commune de Alte Durckstein, province de Carinthie.

–  D’où tient-elle cette propriété?

–  Héritage de son père, Wolfgang Pelter Erfürth. Né le 19 avril 1893 à Klagenfurt, province de Carinthie. Ébéniste, puis luthier. Décoré de la croix de fer de deuxième classe le 27 septembre 1917, à Saint-Mihel en France, département de la Meuse. A sa démobilisation a repris son ancien métier de luthier. A épousé Annamarie Lisbeth Michaela Rothmann le 13 juin 1909 à Vienne. Trois enfants, dont deux décédés en bas âge. Leni est la seule survivante connue.

–  Antécédents juifs?

–  Non.

–  Sa femme, cette Annamarie Rothmann?

– Son père est un curieux personnage. Il a beaucoup voyagé. A commandé un régiment de tirailleurs indigènes au Cameroun. Après la guerre, il a été croupier à Macao. Ses activités sont mal connues durant cette période. On retrouve sa trace à Paris, en 1924, où il a d’abord tenu une attraction dans un endroit que les Français appellent la « Fête à Neu-Neu ». Puis il a fait de la figuration aux studios de Joinville. Rien n’indique qu’il ait eu du sang juif.

–  C’est quoi au juste, cette Fête à Neu-Neu?

–  Il semble que ce soit une grande foire, très populaire auprès des parisiens. Des manèges, des attractions… stands de tir, auto tamponneuses, vin mousseux, barbe-à-papa… Un peu comme l’Oktoberfest à Munich, la bière étant remplacée par du vin.

–  Et la vulgarité française remplaçant la haute culture allemande.

–  J’allais le dire, herr Kommissar.

–  Quel genre d’attraction y tenait ce Rothmann?

Wagner tourne plusieurs pages de son calepin avant de se repérer dans ses notes.

–  Un geisterbahn (train fantôme).

–  Dans quels films a-t-il été figurant?

Nouvel examen du calepin.

– En 1930: Tarakanova, de Raymond Bernard; Le mystère de la chambre jaune, de Marcel L’Herbier; Gagne ta vie, d’André Berthomieu; Mon cœur et ses millions, d’André Berthomieu.

Wagner passe à la page suivante :

–  En 1931: Faubourg Montmartre, de Raymond Bernard; La fin du monde, d’Abel Gance; Un soir de rafle, de Carmine Gallone.

–  Où est Rothmann maintenant?

– Mort à Paris, le 12 décembre 1931. Au domicile de Denise Claudette Andrée Levasseur, demeurant 61 rue Gay Lussac, dans le 5ème arrondissement.

–  Juive ?

–  Nous n’avons aucun renseignement sur cette femme Levasseur, chef.

Le docteur Klatsch s’est levé.

–  Merci, messieurs.

Se tournant vers le faux aveugle:

–  Passe à la banque demain, Schaeffer. Nous savons récompenser ceux qui nous servent avec fidélité.




Été1938


La Judenplatz est déserte. Toutes les boutiques du quartier sont fermées. Plus de kaftans, plus de lévites. Ni de papillotes sortant des chapeaux plats Loubavitch. Ni ne tabliers polonais multicolores. Des planches sont clouées en travers de la vitrine brisée du restaurant-épicerie « Bei Yitzchok ». Des militaires en tenue feldgrau prennent des photos avec leurs Leicas ou Rolleiflex. Ils rient.

Un voile de brouillard enveloppait l’aéroport de Vienne-Schwechat quand je descendis de l’avion. L’aérogare, où se déroulaient le contrôle de police et le passage en douane, était toujours telle que j’avais connue autrefois, petite et sans prétentions. Un nouvel aéroport était toutefois en construction au bout des pistes : un long bâtiment moderne à trois étages, tout en béton et poutrelles métalliques, avec terrasses, baies vitrées, halls spacieux, typique de l’architecture « grandiose » qui fleurissait un peu partout dans l’Allemagne hitlérienne. Un centre commercial comprendra boutiques, cafés, restaurants, cinémas. A l’étage supérieur seront installés les bureaux, les services logistiques, des chambres destinées aux passagers en attendant que l’hôtel projeté soit bâti. Ouverture prévue pour le premier trimestre 1939. Un vaste hangar était aussi en construction, initialement destiné à accueillir les Zeppelins; mais les vols de ces dirigeables géants venaient d’être arrêtés à la suite de la catastrophe du LZ 129 « Hindenburg », qui prit feu au moment de son atterrissage dans le New Jersey, tuant 22 membres d’équipage et 13 passagers.

Un quadrimoteur Udet U-11  –  le plus gros avion de ligne à ce jour  –  attendait le départ sur sa piste d’envol; la passerelle était dressée; une dizaine de passagers sortaient des bâtiments en file disciplinée et traversaient le tarmac. De la terrasse où j’étais monté, voulant voir l’extension en cours et l’ampleur du chantier, on aurait dit une procession de fourmis. La vérité m’oblige malheureusement à dire que dans le domaine de l’aviation, tant commerciale que militaire, l’Allemagne a acquis une nette avance sur le reste de l’Europe. Et j’avoue que si j’ai admiré, j’ai par contre ressenti une impression de tristesse, de découragement. Car si nous ne réagissons pas  –  et vite  –  nous serons irrémédiablement dépassés dans un avenir très proche.   

 Le taxi qui me conduisit à mon hôtel avait un petit drapeau à croix gammée au dessus de son compteur. Dans les rues, deux femmes sur trois portaient le dirndl allemand, court. Beaucoup d’affiches avec le portrait d’Arthur Seyss-Inquart, le chef du parti national-socialiste autrichien: Gleiches blut gehört in ein gemeinsames Reich!  (Un même sang dans une nation unique!).  Et partout, omniprésent sur les façades, les balcons, les monuments, les kiosques: 12 MARZ 1938 – EIN VOLK, EIN REICH, EIN FÜHRER.

Au milieu du grand carrefour de Knoten-Prater, un schupo, perché sur un piédestal peint de larges rayures jaunes et noires, arrêta la circulation pour donner la priorité à un convoi de la wehrmacht. Je comptai trente deux camions, chacun tirant un canon en remorque. Cinq automitrailleuses ADGZ Steyr Daimler fermaient le convoi. À l’hôtel je me douchai, changeai de vêtements…

  … pour me rendre au plus vite  –  vous l’avez deviné  –  derrière le théâtre japonais: au 43 Honningerstrasse.

Je me gardai bien de prendre un taxi. Mon cœur faisait des bonds dans ma poitrine lorsque, assis près de vitre, je suivis le parcours bien connu du tram 17  –  ce parcours que nous avions fait si souvent ensemble…

La voie passait par moments à travers bois, puis traversait des quartiers aérés où l’on aurait presque pu se croire à la campagne. A chaque tintement de la cloche annonçant le prochain arrêt, je connaissais d’avance la station: Heitzingstrasse … Blumenhoff … Langersmatzstrasse …

Je descendis à NOTRE station: « Mozartgasse ».

Le théâtre japonais n’avait pas changé. Je levai les yeux vers la maison. Son toit se détachait sur le ciel rougi par une enseigne au néon toute neuv : TELEFUNKEN BESTE RADIO. Les réverbères à arc projetaient leurs faisceaux froids sur une demeure apparemment inhabitée. Tous les volets étaient fermés. Une tristesse inexplicable semblait émaner de cette habitation silencieuse. Je secouai l’inertie qui me paralysait, montai les marches du perron et sonnai à la porte. Aucun son ne se fit entendre. J’attendis, sonnai encore, et encore … finissant par laisser mon doigt en permanence sur le bouton enfoncé.

Rien.

Aucune sonnerie à l’intérieur.

Aucun bruit de pas s’approchan … ou s’éloignant doucement sur la pointe des pieds.

Aucun bruit de porte, s’ouvrant ou se fermant.

Absolument rien.

Étouffant un juron, je tournai le bouton de la porte d’entrée et reculai, interdit: la porte sembla s’ouvrir d’elle-même, comme si elle m’invitait à entrer. J’hésitai un instant, saisi par une sorte de méfiance bien compréhensible en pareil cas. Enfin je pris sur moi de franchir le seuil. Je m’arrêtai pour regarder autour de moi, ne vis rien. Le vestibule était vide. Je me souvenais de l’emplacement du portemanteau, de la table sur laquelle traînaient toujours quelques vieux numéros du Wiener Zeitung, Volksblatt, Sportwoche…

Là, en face de la porte d’entrée, la glace, si elle avait encore été à sa place, aurait reflété la lumière blafarde de la rue. Cette glace avait disparu. Il n’y avait plus que quatre trous blancs dans le mur: l’emplacement des pitons qui l’avaient soutenue. De la poussière de plâtre avait coulé par terre. Je me dirigeai à pas feutrés vers le salon où j’ouvris les volets. Plus un seul meuble. Des murs nus. Le vide.

Je montai l’escalier pour courir à la porte de la chambre où je venais retrouver Leni autrefois… Avant… AVANT que tout change!!

La porte n’était pas fermée à clé. Je la poussai avec une telle violence qu’elle s’en alla claquer contre le mur. Un long écho vibra dans la pièce et finit par s’arrêter, comme subitement effrayé d’avoir osé troubler ce lourd et oppressant silence. J’ouvris les volets. Les vitres sales laissèrent voir, un instant, le visage d’un homme  –  moi  –  un homme qui, angoissé par ce qu’il découvrait, s’était lourdement appuyé au rebord de la fenêtre et ne bougeait plus. Murs dénudés. Parquet nu. Le papier peint montrait des places où les tableaux suspendus lui avaient conservé des couleurs plus vives. Au plafond, les fils électriques étaient coupés. Une large tache sur le parquet était peut-être du sang? J’entendais ma respiration. Je ne saurais dire combien de temps je suis resté dans cette maison morte. Je me souviens que l’électricité s’était allumée à une fenêtre en face. Une femme s’était penchée pour fermer ses volets. Elle dut être surprise en m’apercevant car elle s’est arrêtée, un bras sur le volet à demi fermé, pour m’observer avec curiosité. Elle avait sa tête couverte d’une forêt de bigoudis et portait un tablier à bavette rose bonbon par-dessus son peignoir. Dans la lumière crue du réverbère, le tablier paraissait fluorescent. La femme a sans doute appelé quelqu’un, car une silhouette masculine est venue se profiler derrière elle. Je me suis vite éloigné de la fenêtre. Je ne sais trop quand ni comment j’ai fini par me retrouver dans la rue, hébété. Je marchais droit devant moi. La pluie menaçait. De courtes rafales d’un vent humide me décoiffaient. Je relevai le col de mon veston, enfonçai mes mains dans mes poches et marchai, le dos voûté, le long de rues désertes éclairées par la lumière blanche des lampes à arc.

A en juger par ma fatigue, je marchais dans la nuit depuis un siècle  –  une fatigue essentiellement mentale qui me broyait les muscles, me taraudait les os aussi sûrement que si j’avais escaladé la face nord de la Jüngfrau.

Je ne reconnaissais pas le quartier où mes pas m’entraînaient. J’errai le long de rues pauvres et étroites. Le vent renversa une poubelle qui roula bruyamment sur les pavés inégaux. Une forte odeur d’ammoniaque prenait à la gorge et me fit tousser. J’atteignis une palissade couverte d’affiches où des lambeaux de papier de couleurs vives s’agitaient, soulevés par la tempête. Un morceau, vermillon et jaune criard, déchiré d’une affiche de cinéma,  tournoya, tomba à terre pour être à nouveau enlevé par un tourbillon et projeté dans l’eau. Un canal barrait tout à coup la rue. Je ne vis de pont nulle part. C’était cette eau qui empestait. Une usine chimique devait se trouver dans les parages et y déverser ses déchets. La lune se refléta pendant quelques instants dans ce canal, faisant luire de teintes irisées, bleues et vertes, argent et or, le film de mazout et de pétrole qui recouvrait sa surface. Puis les nuages chargés d’orage masquèrent à nouveau la lune et l’eau redevint d’encre. Une rengaine de caf’conc’ retentit, lancée par un gramophone éraillé. Une obscénité hurlée entre chaque couplet excitait la grosse hilarité d’hommes bien éméchés.

C’était exactement ce qu’il me fallait. La crapule. Le bouge.

 

.../... à suivre


Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés