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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 octobre 2011 7 23 /10 /Oct /2011 09:01

Un texte qui m'a été donné par mon ami Molenbeek, dont vous connaissez déjà le talent, et que je publie par épisodes.


A peine était parvenu à mes oreilles, dans la cacophonie générale et le brouhaha de la foule, le rituel « AÏE!!... HOP » des sonneurs, que je reçus en travers de mes fesses, moulées dans le coton blanc à passepoil jonquille de l’uniforme des spahis, un féroce coup de Pritsche.

–  AÏE!!

On a beau s’y attendre, on sursaute quand même (HOP!).

Ces fessées administrées à tout va et à tout le monde, en principe sans critères de nationalité, de sexe ou de rang social, faisant partie des traditions ancestrales du carnaval autrichien, je ne pouvais ni m'y opposer, ni m'en formaliser. Néanmoins j’étais sûr, tout comme l’étaient aussi mes camarades des troupes d’occupation interalliées, que les Autrichiens, et tout particulièrement les Autrichiennes,  profitaient des libertés, pour ne pas dire de la licence, que leur autorisait la parenthèse du carnaval, pour claquer le plus fort possible les postérieurs des militaires français, anglais, américains, canadiens, vécus comme les « Vainqueurs » qui leur imposaient une humiliante occupation, alors que  –  de leur point de vue à eux  –  ils se vivaient comme des victimes de l’Anschluss.

Je ne suis pas prêt d’oublier une séance où, officier de liaison du fait de ma bonne connaissance de la langue allemande, chargé d’aplanir dans la mesure du possible les frictions entre le Quartier Général Français et l’embryon de municipalité civile autrichienne qui se mettait lentement en place après la guerre, je m’étais trouvé face à un auditoire hostile. Ils étaient tous furieux que nous les considérions comme ennemis.

J’avais alors fait appel au sergent Loumens, notre chef-opérateur du service cinématographique des armées. Je lui avais demandé de trouver les bandes d’actualités montrant, noir sur blanc (c’est le cas de le dire, ces documents historiques ayant été tournés en noir et blanc) l’entrée des troupes allemandes dans Vienne, suivant l’Anschluss décrété par Hitler. Tout le long de l’Opernring (un grand et beau boulevard ombragé qui contourne le centre ville par le sud) la population de Vienne était massée sur chaque trottoir, saluant du bras levé, à l’hitlérienne, le défilé des troupes allemandes. Les visages en disaient long sur les sentiments de la population: les hommes acclamaient, hilares; les femmes, en costume bavarois, lissaient nerveusement leurs tabliers de satin brillant et transpiraient abondamment, au bord de l’hystérie collective, pour vociférer des Heil Hitler!!, agiter des drapeaux à croix gammée et lancer des bouquets rouges et noirs pendant que paradaient lentement, sur un rythme pesant de drame à l’antique, les camions bourrés de soldats casqués, les canons, les chars, une représentation de la Luftwaffe habillée de gris, la SS en noir, pour finir un détachement de chemises brunes, le brassard à croix gammée au bras.

Une vingtaine d’hommes et de femmes s’étaient levés pour clamer en triomphe :

–  Votre film est un montage bidon. La S.A. a été éliminée par Hitler pendant la Nuit des Longs Couteaux.

Patience. Quel plaisir j’aurais alors éprouvé à empoigner quelques unes de ces Autrichiennes contestataires qui niaient la réalité, les courber sous mon bras gauche, les trousser en jupons et tabliers et, la dextre levée bien haut à la verticale…

Ils (elles) avaient en partie raison. C’est tout à fait vrai que, pour éliminer définitivement de potentiels rivaux, Hitler avait fait assassiner ses amis d’autrefois, ceux là même qui l’avaient porté au pouvoir, dans le massacre du 30 juin 1934, resté dans l’histoire sous le nom de « Nuit des Longs Couteaux ». Ce que nos braves autrichiens passaient pudiquement sous silence, c’était la renaissance des Sections d’Assaut, appelées Casques d’Acier (Stahlhelm), à Vienne et dans la plupart des grandes villes, portant, comme autrefois, chemises brunes et brassards, leurs femmes en dirndl bavarois, différent du dirndl autrichien, pour justement montrer leur attachement au Führer, afficher leur amour pour l’Allemagne et préparer l’Anschluss.  

–  AÏE!!… HOP.

Et hardi petit… Schlack… sur le fond de mon pantalon blanc.

Pour l’instant c’était moi qui me prenais la fessée carnavalesque. Mon agresseur était une grande brune, plus Hongroise qu’Autrichienne, vêtue d’un dirndl à long tablier brodé bleu ciel et blanc, qui me tirait la langue et me menaçait en riant de sa Pritsche.

Pour ceux d’entre vous qui ne sont jamais allés dans un carnaval autrichien, et par conséquent ne savent pas ce qu’est une Pritsche, je leur laisse imaginer quatre ou cinq épaisseurs de fort carton d’emballage, pliées en accordéon de manière à former une latte  –  un battoir  –  d’environ un mètre de long, sur sept ou huit centimètres de large et trois d’épaisseur. Voilà ce qu’on appelle une Pritsche. Ça remplace avantageusement les confetti et ça fait beaucoup plus de bruit. Quand, stationné dans le secteur français de Vienne, détaché des spahis pour être affecté au 217ème bataillon de services, lui-même rattaché au Supreme Headquarters of Allied Powers in Europe, je m’étais rendu, par curiosité, au carnaval de Graz, l’un des plus célèbres et des plus spectaculaires du pays, une Pritsche coûtait 40 groschen, soit environ deux francs de l’époque (lors de l’abolition du reichmark, en 1945, les autorités d’occupation avaient fixé le taux de change à 34 schillings autrichiens pour 1 dollar US). On  trouvait des pritsches de toutes les couleurs. La mienne était jaune d’œuf, avec Fröhlicher Fasching (Joyeux Carnaval) écrit dessus en caractères gothiques noirs.

Dans mon travail de bureaucrate, à Vienne, je porte, comme tous mes collègues, l’uniforme kaki. Mais pour venir parader au carnaval, je m’étais dit que c’était le moment ou jamais de ressortir de la naphtaline mes somptueux et spectaculaires habits de spahi  –  que j’avais toujours le droit de porter, puisque je n’étais que détaché des spahis pour servir au Quartier Général des Forces Françaises en Autriche.

Les femmes germanophones étant toutes plus ou moins sensibles au prestige de l’uniforme, j’avais l’intention de profiter pleinement des journées de licence carnavalesques pour conquérir  –  haut la main  –  haut les cœurs  –  haut la queue  –  quelques unes de ces jolies autrichiennes, vendeuses, employées, coiffeuses, voire ménagères et mères de famille, qui se croient absolument irrésistibles lorsqu’elles minaudent et rougissent en tortillant l’ourlet de leur tablier de satin brillant. Et même quand elles épluchent leurs chères kartoffen en vulgaire tablier de cuisine…
Sur le large boulevard en liesse, les sonneurs du carnaval avancent maintenant à pas lents, de la démarche lourde des paysans de Styrie, tenant à deux mains, derrière leur dos, leurs cloches de bronze  –  ces grosses cloches que portent les vaches tyroliennes lors de la transhumance. Puis tout à coup ils adoptent un pas cadencé, à la fois martial et sautillant, pour que leurs cloches sonnent toutes en même temps.
–  AÏE!!…HOP.
Les cloches se déchaînent. Le chef des sonneurs, en lederkniehose (culotte courte en cuir) et chapeau orné d’une plume du tétras des Carpates, vocifère à s’en faire claquer les cordes vocales :
–  AÏE!!…HOP.
La foule en délire reprend en chœur :
AÏE!!…HOP.
C’est le signal pour une nouvelle séquence de fessées à la Pritsche.
Mon Austro-Hongroise ayant disparu, noyée parmi la cohue bigarrée, je claque deux ou trois derrières en dirndl … Trémoussements callipyges, éclats de rires nerveux, regards appuyés quand les femmes fessées se retournent … Mes yeux se portent alors sur une imposante croupe aussi rebondie que ferme, moulée en drap kaki réglementaire. A la différence près que les fesses des militaires sont la plupart du temps dans un pantalon, alors que celles qui viennent de s’offrir à mes yeux sont gainées par une jupe étroite et moulante.
C’est une femme officier –  lieutenant  –  des Women Auxiliairy Army Corps, (WAAC) les auxiliaires féminines de l’armée britannique.
Le carnaval donnant tous les droits, je me positionne derrière l’Anglaise, je prends mon élan, lance ma Pritsche…
SCHLACK!!!
Elle sursaute en posant une main sur ses fesses durement « pritschées ». Se retourne. Notre cri résonne à l’unisson :
–  Leni!!
– Victor!!!
Nos yeux s’agrandissent en même temps. Les siens bleus. Les miens marron.
–  Ben ça alors!!… Qu’est-ce que tu fous ici?
–  Et toi?
Nous nous tenons à bout de bras, comme pour entamer une danse paysanne. Les gens rient en nous regardant. La foule nous entraîne, nous suivons le mouvement. Des cris de terreur partent du boulevard. Une agression?  Une tentative de viol? Pas du tout. Les tambours se déchaînent. Les Schürzefrauen (femmes en tabliers) galopent au milieu de la chaussée, glapissant, gloussant, poussant des cris effarouchés, essayant désespérément de ne pas renverser le contenu de la casserole ou de la poêle à frire qu’elles tiennent d’une main, mimant l’affolement, poursuivies par les Wildemenschen (hommes sauvages) déguisés en monstres, chats, hyènes, sangliers, loups, aussi en démons et sorciers, vêtus de peaux de bêtes, chaussés d’énormes bottes à revers imitant les « bottes de sept lieues » des contes de fées. Les crécelles crissent. La fanfare tonitruante des cors de chasse recouvre les tambours. Par immenses enjambées, bondissant plus que courant, sautant, cabriolant, la redoutable meute des Wildemenschen pourchasse les Schürzefrauen en les menaçant de leurs Pritschen, levées bien haut au dessus de leurs têtes et décrivant des mouvements effrayants qui ne peuvent que précipiter la fuite éperdue des pauvrettes.
Celles là ne portent pas le costume styrien. Censées symboliser la parfaite femme d’intérieur, ménagère modèle et cordon bleu, les Schürzefrauen du carnaval portent une blouse simple, sans fioritures, un tablier soit uni, soit à carreaux ou à rayures, c'est-à-dire le tablier que portent tous les jours les femmes dans leur maison, et qu’elles gardent la plupart du temps pour descendre à l’épicerie du coin. En plus, les Schürzefrauen doivent courir en tenant, les unes une casserole remplie de soupe, d’autres une poêle contenant des œufs, ou des frikadelles (sortes de pâtés frits), ou des faschingkrapfen (beignets sucrés faits uniquement pendant le carnaval) bien évidemment sans rien renverser.
Inévitablement des accidents jalonnent cette course-poursuite  –  accidents aussitôt signalés à l’attention du public par une sonnerie générale de tous les cors de chasse, suivie du roulement dramatique de tous les tambours.
Cela venait de se produire quand, jouant des coudes pour nous rapprocher, nous sommes enfin arrivés au bord du trottoir. Deux perdantes faisaient semblant de fondre en larmes et de cacher leurs visages rouges de honte. Celle qui avait renversé sa soupe était une grande blonde d’une quarantaine d’années, la poitrine généreuse, la croupe ample et saillante. Elle portait une longue blouse de coton bleu, sur laquelle était noué un grand tablier à bretelles croisées dans le dos, rayé gris et blanc, long et enveloppant. Courbée sous le bras robuste d’un homme au masque de sanglier, elle expiait sa faute en se faisant fesser à coups redoublés de pritsche. L’autre perdante ne devait guère avoir plus de vingt ans. En courte blouse mauve et petit tablier fantaisie, un volant autour de la jupe, la bavette tendue par deux petits seins en obus, elle avait renversé ses œufs sur le plat. En punition de quoi elle se faisait « pritscher » en fanfare par un sorcier aux yeux laser, jouant à la perfection son rôle de jeune hausfrau inexpérimentée, toute honteuse de recevoir la fessée, tout en sachant l’avoir joliment méritée.
–  Tu aimes toujours autant ça? demandai-je à Leni.
–  Oh oui!! Pas toi?
Je lui fis tâter de ma pritsche : huit ou dix coups légers par-dessus sa jupe, pas assez pour l’exciter, juste de quoi l’énerver.
–  Tu as un homme dans ta vie?
–  Pas en ce moment, non.
–  Allons quelque part où nous serons tranquilles?
Elle me rit au nez.
–  Si tu trouves un endroit tranquille à Graz pendant la semaine du carnaval, je te paye le caviar au club des officiers russes.
–  Tu es stationnée à Vienne?
–  Oui. Je suis interprète-traductrice au Quartier Général Britannique.
Le gros de la foule était naturellement massé sur le parcours du défilé. Les premiers chars décorés apparaissaient au loin, certains plus hauts que les platanes. Ça allait durer toute la nuit. Nous avons regardé le char des Trunkenbolde (ivrognes), celui des Ungar (Hongrois), des Räubers (voleurs), des Schelme (coquines). Après le défilé, des bals costumés et des pantomimes, des fêtes et des beuveries vont se prolonger durant les quatre jours précédant le mercredi des cendres, qui marque le retour à l’ordre et la fin de la Fastnachtposse (littéralement la « Comédie Carnavalesque »). Monsieur Carnaval sera enterré à minuit, avec la solennelle mise à feu, parmi les claquements des pétards et les fanfares, d’un gigantesque mannequin bourré de paille symbolisant les dérèglements et la licence de Närrisches Grundgesetz (la Loi du Carnaval, décrétant que tout est permis, puisque les fous sont les rois).
Alors commencera le Carême…
Je prends Leni par la main.
–  Allez, viens…
Nous descendons la Albrechtgasse en direction de la rivière. Les cors de chasse nous accompagnent longtemps. Tous les carrefours sont hérissés de chevaux de frise. Des tentes militaires y sont dressées. Nos troupes d’occupation craindraient-elles des troubles? Pas du tout. Des pancartes nous apprennent que ces « camps » abritent temporairement les nombreuses sociétés carnavalesques, venues parfois de loin : logent dans ces tentes la Société du Tokay (sous le signe du vignoble hongrois), celle des Cent-Kilos (uniquement composée d’hommes et de femmes dépassant ce poids), celle des Alpages (des montagnards qui soufflent à tout rompre dans des cornes de bergers longues de six mètres). La Société des Aristos Blancs (vêtus, maquillés et perruqués comme des marquis et marquises du temps de Sissi, employant un langage précieux et maniéré) s’oppose à la Société des Aristos Rouges (portant l’uniforme de la garde d’honneur impériale, redoutables moustaches et jurons de chambrée, roulant les mécaniques et jouant aux matamores). L’entrée du campement des Schürzefrauen est signalé par un tablier déployé  –  un grand tablier de cuisine en toile écrue  –  sur lequel on peut lire la célèbre devise, dite des Trois K: Kinder; Küche; Kirche (Enfants; Cuisine; Église).
Une foule de badauds flâne sur les quais de la Mur. Des autochtones, des touristes. Beaucoup d’uniformes alliés, certains au bras  –  ou tenant par la taille  –  des coquettes en dirdnl. Ce n’est qu’une longue succession de boîtes de bouquinistes, de bistros branchés, de restaurants « typiquement hongrois » où, derrière la vitrine, un faux Tzigane moustachu, ceint d’un tablier graisseux, fait tourner ses brochettes. Les prix ont pratiquement doublé pendant le carnaval. Les galeries « d’art » exposent d’affreux tableaux barbouillés par des peintres du dimanche. Elles alternent avec des magasins de souvenirs proposant, outre la panoplie complète du folklore alpin, toutes sortes de dirdnl, jupes de couleurs vives, tabliers brodés ou lisses, bottes de cuir souple, couteaux de chasse au manche fait d’une patte de chevreuil ou de marcassin, culottes de peau à bretelles, chapeaux verts ornés d’une touffe de poils, bas montants serrés sous le genou par des rubans roses bonbon ou bleu pervenche… Aussi des boules de verre représentant le château de Schönbrunn, un lac de montagne ou l’inévitable edelweiss, sur lesquels on fait pleuvoir des flocons de neige en secouant la boule… Aussi des marmottes en peluche, des services de table aux armes des Habsbourg, des poupées Sissi, des chopes de bière à couvercle d’étain, des shakos de lanciers en carton, des parapluies dont le pommeau représente une tête caricaturée d’Hitler, des cartes postales anciennes et modernes, des lithographies où figurent d’accortes paysannes et bergères en situation galante… parfois même scabreuse.
Leni me tire vers la devanture d’une de ces boutiques. Des tabliers « Souvenir du Carnaval de Graz » sont suspendus à une patère. Elle en étale un devant elle, jaune… Un deuxième, rouge… Choisit finalement un tablier de cuisine vert pomme, la bavette décorée d’un masque grotesque entouré de l’inscription: Graz Fasching, Österreich.
–  Je vous fais un paquet cadeau, Madame?
–  Non, je le garde sur moi.
Elle se le passe autour du cou, noue les cordons derrière sa taille. Quand nous sortons, tout le monde se retourne en riant sur cette femme officier de l’armée anglaise, portant un tablier « Fasching » par-dessus son strict uniforme kaki. N’est-ce pas carnaval? Les fous tiennent le haut du pavé. Tous les déguisements sont permis…
Nous longeons la Mur jusqu’aux limites de la ville. Le quai devient un chemin herbeux, ombragé par une voûte de très vieux marronniers aux troncs goitreux, aux frondaisons remplies d’oiseaux tapageurs. Pontons pour  pêcheurs à la ligne. Reflets des arbres dans la rivière. Une mère cane et ses canetons se jettent à l’eau à notre approche. Nous ne croisons que quelques couples, comme nous à la recherche de solitude. Quelques uns sont déguisés. Un caporal américain, portant sur son blouson l’écusson de la Constabulary  –  The Circle C  –  est coiffé d’une tiare de plumes multicolores, évoquant quelque prêtre ou roi aztèque. Collée à lui, plus exactement lovée contre lui et l’enlaçant de ses deux bras, marche une gamine ayant tout au plus dix-sept ans, habillée en marin soviétique. Ce n’était pas la première fille que je voyais dans un tel accoutrement. Les canons du Cuirassé Potemkine avaient manifestement eu des résonances jusqu’à l’ancien empire des Habsbourg.
Un baiser passionné au bord de l’eau… Des mains baladeuses… Une croupe frémissante pétrie à pleines pognes…
Des flons-flons nous attirent vers un chalet tout décoré de guirlandes, fanions et lanternes colorées. Des tables sous les tonnelles font penser aux guinguettes des bords du Danube, dans la banlieue est de Vienne, entre Kühwörther et Haslau an der Donau. Un orchestre hongrois joue tantôt des valses langoureuses, tantôt des mazurkas endiablées. Notre entrée fait sensation. Même en plein carnaval on n’a pas encore vu, sans doute, à Graz, une lieutenante britannique en tablier de cuisine « Fasching », se promener au bras d’un capitaine des spahis marocains, sa braguette grande ouverte montrant clairement la trajectoire qu’avait suivie, quelques instants plus tôt, la main enfiévrée de la belle Lady…
Un faux tzigane  –  encore un  –  nous accueille avec force courbettes.
–  Ces messieurs-dames ont réservé?
Un billet de dix dollars (nous sommes en 1946) tient lieu de réservation, pendant que les courbettes, précédemment à hauteur du nombril, descendent maintenant en dessous des genoux.
–  Si ces messieurs-dames veulent bien me suivre…
Il trotte devant nous, roulant ses petites fesses, moulées dans un pantalon orange et vermillon de toréador. On les dirait montées sur roulement à billes.
Nous contournons le chalet pour embarquer, sous un saule pleureur, dans une barque plate, sorte de petit bac contenant douze à quinze personnes, permettant de transporter les vacanciers et les touristes sur l’autre rive. Nous sommes les seuls passagers.
Notre guide pose un doigt sur ses lèvres. Il murmure:
–  Tahiti!!
Nous nous regardons, Leni et moi. Va pour Tahiti… C’est carnaval!!
Le moteur hors bord pétarade. Grenouilles sautent. Couleuvres glissent. Hérons s’envolent. Des formes noires ou vertes apparaissent au ras de l’eau. Des branches basses nous frôlent la tête. Notre bac, guidé par l’étonnant torero tzigane, serpente à travers un dédale d’étangs, de marigots parfois tout juste assez larges pour laisser passer la barque… Puis voici un lac.
Une île…
Torero tzigane nous montre un village de huttes.
–  Tahiti… Chouïa La Besse… Bono Bézef Barka… Bwana Blanc y fouti plein l’cul les moukères… Guerre du Rif. Sidi Bel Abbès. Casquette du père Bugeaud…
Mon habit de spahi avait du le brancher sur ces romans de gare traduits en allemand approximatif, où le fortin de la Légion résistait jusqu’au dernier homme face à l’assaut de bédouins barbus, équipés de fusils anglais achetés à Tanger chez un marchand d’armes grec.
Lâchant le gouvernail, voilà notre avorton d’aubergiste qui se dresse tout debout à l’arrière du bac pour lisser ses moustaches en croc et chanter à pleins poumons:

L’as-tu vue?
L’as-tu vue?
La casquette, la casquette…
L’as-tu vue?
L’as-tu vue?
La casquette du père Bugeaud!!

Avec les roulés germaniques qui essayent, plutôt mal que bien, de se teinter d’accent tzigane.
Leni me murmure à l’oreille:
–  Quand tu lui auras payé son Tahiti, c’est DEUX soupers au caviar et à la vodka que je te devrai, au club russe de Vienne.
J’esquisse un geste que n’auraient pas désavoué les grands ducs de l’époque héroïque.
–  T’occupe pas. C’est CARNAVAL!!!
Un flash…
S’impose devant mes yeux Arnaud de Nan. Le commandant, puis colonel Arnaud de Nan. L’un des officiers les plus prometteurs de notre embryon d’armée d’Afrique, fin 1942. Fils de textiles du Nord. Grosse fortune. Dès l’affrontement en Syrie, il s’était rangé dans le camp des gaullistes pour combattre les forces de Vichy. Quelle foire c’était!!! Nous étions déjà très « Carnaval », tous autant que nous étions en ce temps là. Un matin Arnaud de Nan nous sort, penché sur le lavabo en se brossant les dents: « J’ai tout perdu au Cercle; il ne me reste plus un sou. » Ce même jour, en début de soirée, sur la terrasse de l’Hôtel de France, face à la rade d’« Alger la Blanche », il sortait son pistolet d’ordonnance et se brûlait la cervelle.   
Au lit. Un Crémant de la Wachau dans le seau à glace (ma foi excellent).
–  Dis moi… Comment t’es-tu retrouvée dans l’armée anglaise?
–  Parce que tu m’as laissée tomber, méchant.
–  MOI!! Je t’ai laissée tomber?
–  Comme une vieille chaussette...
–  Tu rigoles ou quoi?
–  Je n’ai pas la moindre envie de rigoler. Tu m’as plaquée. Ai-je besoin de te rappeler l’adresse: 120 boulevard de la Cluze.
–  Plaquée!!
–  Oui parfaitement… Plaquée.
–  Tu es de la plus parfaite mauvaise foi, Leni. Dois-je te rappeler la date de notre séparation: Septembre 39. Le consulat de France m’avait envoyé mon ordre de mobilisation, j’étais bien obligé d’y répondre, non? C’est pour ça que j’ai quitté Genève, tu le sais très bien. Pas du tout parce que j’en avais envie!!
–  Genève…
Elle regardait le plafond, mains croisées sous sa nuque.
–  Nous vivions en Suisse. Pays neutre. Je commençais à bien vendre mes dessins. Nous avions un gentil appartement à Plainpalais. Nous étions heureux ensemble. Nous ne demandions rien à personne. Quel besoin avais-tu d’aller faire le guignol dans une armée française qui était cuite de toutes façons?
Nous avons fait l’amour à « Tahiti ». Plusieurs fois de suite et dans des positions différentes. C’était en partie pour ça, sans doute, que tout un passé refaisait surface et la saignait à vif.
Je murmure, autant pour moi que pour elle:
–  Imstersee.
–  Quoi, Imstersee?
–  Nous vivions en Autriche. Nous nous aimions. Quel besoin avais-je d’aller faire le guignol sur le Vorarlberg, à me demander comment je pourrais te faire passer la frontière , alors que, après l’Anschluss, ton pays était cuit de toutes façons?
Elle a gémi: « Imstersee ».
Elle s’est retournée sur le ventre.
Elle a glissé les deux oreillers sous son sexe pour faire bomber son cul.
–  J’ai été méchante. Punis moi, mon chéri. Fesse très fort, très sévèrement ta vilaine Leni!!!

 

.../... à suivre


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