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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 janvier 2011 7 23 /01 /Jan /2011 09:01

Une fiction réaliste de Molenbeek, très réaliste, je trouve.


 

– Je ne peux pas.

 

Monique baissait le nez sur ses galoches souillées de sang. Sa voix était un souffle à peine audible. Lèvres pincées, menton buté. Un sursaut la fit se redresser. De fierté, d’amour propre. Elle défia son amant du regard.

 

– Comprends moi, Fernand. Essaye de me comprendre pour une fois … Je suis peut-être une salope. Mais quand même pas salope à ce point là.

 

Il sourit. Il était plus beau encore quand il souriait. Une superbe canaille, le grand Fernand. Un caïd qui avait démarré comme garçon boucher à Vincennes. Quand Monique et Rémi l’avaient rencontré, il avait une belle villa à Montmorency et un chalet en Savoie. Du balcon on voyait la frontière suisse toute proche. Fernand disposait de tous les aussweiss nécessaires pour circuler librement en zone interdite.

 

Il écarta les mains en signe d’acceptation, de compréhension. Ses bagues lançaient des feux sous l’ampoule nue qui pendait du plafond de la cave.

 

– C’est okay … okay, okay, okay … moi je force jamais personne, tu le sais.

 

Il laissa s’installer un lourd silence. On entendait que la respiration oppressée de la femme. Elle dénoua le grand tablier de toile bleue qu’elle avait mis pour le dépeçage, s’en dégagea en faisant passer le cordon de cou par-dessus sa tête et le posa sur une caisse de boîtes de cassoulet. Elle était jolie, blonde platinée avec de grands yeux pervenche. Jolie et désirable dans son coquet tablier à carreaux rouge et blanc, un volant froncé soulignant la jupe, la bavette tendue sur ses seins que l’action avait durcis. Une jolie petite ménagère de quartier. Une petite ménagère perverse à qui la vue du sang faisait toujours frissonner le cresson.

 

Fernand poussa un soupir. Il prit un air désolé. Profondément et sincèrement désolé.

 

– Dommage, Monique. C’est très, très dommage. Je t’aime. Mais du moment que tu en aimes un autre, je m’efface pour ton bonheur …

 

– Rémi a beau être mon mari …

 

Elle lui fit les yeux doux et se tortilla dans son petit tablier rouge et blanc.

 

– … c’est toi que j’aime ! !

 

Elle se colla à lui pour lui offrir ses lèvres.

 

– Est-ce que je ne te l’ai pas assez prouvé ? Dis moi mon chéri ? Quand je m’habille en soubrette et me fais sodomiser à quatre pattes le plumeau à la main, c’est pas une preuve d’amour ça ? Quand je cire tes chaussures cul nu après que tu m’aies corrigée au martinet, c’est pas une preuve d’amour ça ?

 

Elle plaqua son corps encore plus fort, encore plus serré, fit onduler son ventre, frottant, à travers le tablier, son sexe contre celui de l’homme en lui imprimant un mouvement tournant.

 

– Dans la peau, tu m’entends … Ah ! je t’ai dans la peau, mon Fernand.

 

– C’en est d’autant plus dommage …

 

Cette fois c’était sa voix à lui qu’on entendait à peine. Il jouait à la perfection son rôle d’amant malheureux, victime de l’éternelle ambivalence féminine. Il aurait fait un excellent acteur, le Fernand.

 

Des coups de sifflet retentirent dans la rue. Le chef d’îlot hurla : « LUMIÈRE ! ! ».

 

– Encore des cons qui ont mal camouflé leurs fenêtres, grommela-t-il. Une de ces nuits ce sont les Chleus qu’ils vont nous attirer. Avec eux les vitres dégringolent au Mauser.

 

Les pensées de Monique étaient à cent lieues de la défense passive. Son visage exprimait la panique.

 

– Tu ne vas pas me quitter, dis ? Tu ne peux pas te passer de ta p’tite soubrette, hein ? Ta p’tite soubrette chérie en tablier ! !

 

– Tu ne me laisses guère le choix.

 

– NON ! ! ! Tu ne peux pas me faire ça.

 

– Le numéro des bourrins, c’est le 15-18.

 

– Je vais les appeler, mon chéri.

 

– Quand ?

 

– Maintenant.

 

La main de Fernand se détendit comme un ressort. La gifle claqua avec un bruit de pétard mouillé. Monique vacilla sous l’impact, faillit perdre l’équilibre, recula en se tenant la joue. Il avança sur elle, lent, tranquille, suffisant, sûr de son pouvoir. Sa main repartit … Schlaff … une seconde gifle sur l’autre joue.

 

– Remets ton tablier bleu.

 

Elle obéit. Il lui montra les cuvettes remplies de peaux et d’os, la scie et les couteaux sur la table, le sang qui avait giclé un peu partout.

 

– Nettoie moi tout ça.

 

Un des sabots du veau avait roulé jusqu’à l’étagère où pendaient dix ou douze jambons, des chapelets de saucissons, des cervelas. L’abattage clandestin avait lieu dans la forêt de Charnie, à la limite de la Mayenne et de la Sarthe. Acheminer les carcasses vers Nantes, Orléans ou Paris, c’était l’affaire de Fernand. C’est lui qui avait les connexions. Et c’était grâce à ces connexions que le diamant qui ornait le majeur de sa main droite valait 10 000 francs or. Bien sûr il y avait des risques.

 

– Qui ne risque rien n’a rien.

 

Il aimait répéter cette phrase en comptant des liasses de billets qu’il alignait devant lui. Il les mettait bout à bout comme des dominos. Quand il était de bonne humeur il ordonnait à Monique de se déculotter. Il la fessait gentiment, voluptueusement, avec une liasse de billets de mille.

 

– T’aimes le pognon, hein ma garce ? T’es bien une gonzesse, va. Une belle gonzesse vicieuse et pourrie comme je les aime.

 

Des rumeurs couraient comme quoi il fricotait avec la Gestapo. Monique n’en croyait pas un mot. Fernand ne faisait pas de politique. Il était simplement du côté des sous. En ce moment ce sont les Allemands qui ont les sous, alors il est du côté des Allemands. Les gens sont jaloux et si méchants. C’est parce qu’il était plus malin que les autres qu’il faisait tant d’envieux

 

Quand elle eut fini de tout récurer, d’effacer les traces du dépeçage, ils montèrent l’escalier de la cave, Monique la première, Fernand sur ses talons. Le pavillon en meulières s’appelait « Mon Désir ». Un angelot jouait de la trompette sur la plaque émaillée. La rue était bourgeoise et tranquille, bordée de marronniers rachitiques. Monique ôta une seconde fois son grand tablier de toile, raide de sang, de moelle, de bile verte et de poils collés. Elle le roula en boule et le jeta sur le carrelage de la cuisine. Elle le laverait plus tard. La décoration du salon suait le nouveau riche et le mauvais goût.

 

Elle décrocha le téléphone et composa le 15-18.

 

 

 

L’adresse de livraison était dans le 14ème, derrière l’église d’Alésia. Rémi Lambrecht prit le boulevard Edgar Quinet à gauche et longea les voies de la gare Montparnasse. C’était plus long mais d’une part ça montait moins que par l’avenue du Maine, d’autre part il valait mieux éviter la place Denfert-Rochereau où on pouvait tomber sur un barrage fridolin. Rémi pédalait dur, tirant son vélo-taxi. Derrière son dos un demi-veau et un cochon emballés dans de la toile cirée. Ça ne pensait guère plus lourd que les couples qu’il conduisait aux courses à Longchamp. Ce qui le faisait toujours rigoler quand il faisait les champs de courses, c’était le contraste dans les couples. Des femmes sveltes, gracieuses, élégantes accompagnaient souvent un gros richard obèse, le visage violet de couperose mais fringué comme un mylord. De redoutables bonnes femmes à la carrure de lutteurs de foire et hautes comme des gardes républicains traînaient dans leurs jupes des gringalets boutonneux, le pantalon trop court découvrant des chaussettes en tire-bouchon. C’est la vie, pensait Rémi. Pédale, pédale, mon gars, il faut livrer avant le couvre feu. Les jours raccourcissaient à l’approche de l’hiver. Avec l’heure allemande il faisait nuit à six heures.

 

C’est à l’angle de la rue Vercingétorix et de la rue Pernety qu’il se fit épingler. L’opération était bien montée, pas le temps de dire ouf, rien vu rien entendu. Un fonctionnaire en civil sort d’une porte, jette sa canne dans les rayons de la roue avant. Deux agents en uniforme surgissent par derrière et immobilisent la cabine. L’étau des menottes claque sur son poignet.

 

– Suis nous, Rémi.

 

Sentant une légère hésitation, l’inspecteur ajoute :

 

– Suis nous tranquillement, sans faire le mariolle. C’est préférable pour ta santé.

 

Une demi-heure plus tard il était en cellule, après avoir eu ses empreintes prises par un maton sentant l’ail. C’est seulement deux jours plus tard, le matin à jeun, qu’on le conduisit jusqu’à un bureau au deuxième étage.

 

– Ah, Rémi Lambrecht ! Alors c’est toi le livreur?

 

– Ben … oui, monsieur le commissaire.

 

Le policier daigna sourire.

 

– Inspecteur. Inspecteur-principal Joubert. Le commissaire c’est à l’étage du dessus. J’espère que tu ne nous obligeras pas à te mener chez lui, parce que je te préviens que ce n’est pas un tendre.

 

Rémi remarqua un tourne-disque à manivelle posé sur une table basse, à la droite de l’inspecteur. Aucun appareil d’enregistrement n’était visible. Il se demanda si ses déclarations allaient être gravées pour être écoutées au tribunal.

 

Joubert avait étalé sur son bureau les papiers de Rémi, toutes les cartes, permis et attestations trouvés dans son porte feuille. Il les regroupa, les fit glisser à sa gauche d’un revers de main. De sa main droite il prit une feuille de fort bristol blanc et la montra à Rémi. Un blason était dessiné dessus : un griffon debout sur ses pattes arrière et la devise Toujours Plus Loin.

 

– Tu connais ça ?

 

Rémi resta plusieurs secondes la bouche ouverte. Pourquoi ce policier lui montrait-il cet écusson ? Qu’est-ce que ça venait faire ici ? Quel rapport cela pouvait-il bien avoir avec son arrestation pour marché noir ? Il acquiesça d’un signe de tête. Une sourde inquiétude le gagnait, justement parce qu’il ne voyait pas le sens de cet interrogatoire surréaliste.

 

– Oui, monsieur l’inspecteur. Bien sûr je connais. C’était l’insigne de mon régiment en 40.

 

– Le 33ème Chasseurs ?

 

– Oui, monsieur l’inspecteur.

 

Joubert lui montra une photo.

 

– Tu connais cet homme ?

 

– Non. Heu …attendez …

 

Rémi plaça sa main d’abord en haut pour cacher le chapeau, puis en bas pour cacher la barbe.

 

– Oui, oui … C’est le colonel Morland. Il était rasé à l’époque. Et quand j’étais avec lui c’était un képi qu’il avait sur sa tête. Son nez, ses yeux, cette cicatrice sur l’arcade sourcilière … C’est bien Morland.

 

– Lui ?

 

Cette fois c’était le même homme, mais tête nue et sans barbe. Son col d’uniforme portait les chiffres 33 des deux côtés.

 

Malgré l’inconfort de sa position, Rémi eut presque envie de rire.

 

– Oui, monsieur l’inspecteur. Ça c’est notre colonel tel que je l’ai connu à l’armée. Mais je ne pense pas que vous m’ayez fait venir dans votre bureau pour me rappeler des souvenirs …

 

– Et pourquoi pas ? Un homme est fait de souvenirs. Tous ne sont pas forcément agréables, mais nous les portons en nous, que nous le voulions ou non. Un homme est un tissu de souvenirs. J’ai les miens. Tu as les tiens. Je m’appelle Joubert. Tu t’appelles Lambrecht. De quelle origine est ton nom ?

 

– Du Nord. Mon père était Belge.

 

– Lambrecht, je veux que tu rassembles tes souvenirs. Prends ton temps. Concentre toi. Où as-tu connu le colonel ?

 

– Au régiment. J’ai été mobilisé le 2 septembre. On m’a affecté au 33ème Chasseurs. J’ai pris mon service à la caserne Vauban, à Lunéville. C’est là que j’ai connu Morland. Il commandait notre régiment. De Lunéville on nous a envoyés à Sedan.

 

Joubert prit une feuille sur le dessus d’un dossier et se mit à la lire en se caressant le menton.

 

– D’accord. Le 33ème est arrivé à Sedan les 22 et 23 septembre 1939. Te souviens-tu dans quelle caserne tu étais?

 

– D’abord au quartier Foch. Mais comme c’était dans le centre ville on a voulu loger l’état-major dans un endroit moins exposé. On nous a installés dans un manoir des environs. C’était la vie de château. Je suis resté sept mois sans voir un Allemand.

 

– Te rappelles-tu où était ce manoir ?

 

– A Rubécourt. Un bled paumé à l’entrée de la forêt des Ardennes.

 

Joubert se remit à lire.

 

– Rubécourt, oui, c’est bien ça. Les renseignements que j’ai disent que tu étais estafette motocycliste.

 

– Oui. J’avais une Indian américaine. Une superbe machine.

 

– Tu avais aussi ton permis auto ?

 

– Oui, monsieur l’inspecteur.

 

– Mais tu n’étais pas encore le chauffeur du colonel Morland ?

 

– Non. C’est bien plus tard qu’il m’a pris comme chauffeur. Pendant la débâcle … enfin je veux dire la retraite. Son chauffeur s’appelait Cherreau. Un cabot-chef. Il a été tué a Rethel, le dernier jour du décrochage. L’adjudant m’a dit comme ça : « Lambrecht tu as ton permis. File chez le colon au trot. » A partir de ce jour j’ai conduit la traction.

 

– Donc nous sommes le … ??

 

Le policier se replongea dans sa paperasse.

 

– Vous avez évacué Rethel « sous la pression de forces ennemies supérieures en nombre et en armement » … je n’invente rien, c’est écrit ici … le 16 mai 1940. Tu as donc été le chauffeur de Morland du 16 mai à l’armistice ?

 

– Non. Tout le monde s’est éparpillé avant. Je ne sais pas où vous étiez en juin 40, monsieur l’inspecteur. Mais je peux vous dire que sur les routes c’était une belle merde. On fuyait droit devant nous, sans bien savoir où on allait. On avait les panzers au cul. L’aviation boche nous mitraillait en rase-mottes. Le cirque que c’était j’vous dis pas ! !

 

– J’en ai entendu parler. Moi j’ai été fait prisonnier à Dunkerque. Comme j’étais dans la police et qu’on avait besoin de policiers, les Allemands m’ont relâché. J’ai simplement eu du pot.

 

Il y eut une commotion derrière la porte. Une bousculade, des jurons … un homme hurla … Puis des coups suivis de gémissements sourds qui s’éloignèrent. Le type devait être salement assaisonné parce que ses pieds traînaient par terre pendant que les flics le tiraient dans le couloir. Joubert soupira.

 

– Oui, j’ai eu du pot … Ça peut se dire comme ça. A Dunkerque, ceux qui ont réussi à embarquer sur les bateaux anglais sont des traîtres. Moi qui me suis rangé du côté des Allemands je suis un bon Français. Si c’était au théâtre ça ferait marrer toute la salle. Mais c’est de toi que nous parlons, Rémi. De toi et du colonel Morland. Qu’est-ce que vous avez fait après Rethel ?

 

– Jusqu’à la Loire ça pouvait encore aller. Le 33 a retraité en bon ordre. Enfin en relativement bon ordre … C’est à Nevers que la pagaïe est devenue monstre … une pagaïe inimaginable. Il faut l’avoir vu de ses propres yeux pour arriver à y croire. Tout le monde criait : « Vite ! Vite ! Las ponts vont sauter ». La traction est tombée en panne d’essence quelque part, dans la Creuse je crois. On l’a laissée au bord de la route. Un flot humain galopait vers le sud, civils et militaires confondus, hommes, femmes, enfants, chevaux, chiens, chats, perroquets, cages à serins, Français, Belges, Néerlandais, Sénégalais, Marocains, Indochinois, Malgaches. A Poitiers on nous a dit qu’un train devait partir pour Bordeaux de la gare de marchandises. C’était dans des champs, à la sortie de la ville. On y est allé. Rien. On l’a attendu. Le train n’est jamais venu. Dans la nuit les voies ont été bombardées. On a eu des pertes assez lourdes. Tôt le matin nous avons fusillé un capitaine de chasseurs alpins qui était paraît-il un agent de la 5ème colonne. Après on nous a dit que c’était une erreur, qu’il n’était pas un espion. Nous avons continué à marcher avec pratiquement rien à bouffer. Des Sénégalais nous ont pris pour des déserteurs et nous ont tiré dessus. Je me suis retrouvé à l’hôpital d’Angoulême avec une balle dans le pied.

 

– Une balle tirée par les Sénégalais ?

 

– Non, par moi. J’en avais trop marre. J’ai longuement hésité avant de ma la tirer dans le pied. Initialement j’avais prévu de me la tirer dans la bouche.

 

– Il n’y a pas eu de sanction ?

 

Rémi pouffa.

 

– Pour qu’il y ait des sanctions faut qu’il y ait des chefs. Tous s’étaient barrés. On ne voyait plus un gradé nulle part. Les quelques uns qui restaient arrachaient leurs galons pour mieux se planquer. A La Rochelle, un général s’est fait flinguer par un clairon du 106ème d’artillerie.

 

– Et Morland ? Qu’est-il devenu dans tout ça ?

 

– On s’est perdus au bombardement de Poitiers. Je me suis demandé s’il était parmi les morts. Plus tard des copains m’ont dit qu’il avait traversé les Pyrénées et gagné l’Angleterre par l’Espagne.

 

– As-tu entendu parler du réseau Griffon ?

 

– Non, jamais.

 

– Est-ce que cette phrase te dit quelque chose : « Margot ne sort jamais sans son parapluie rouge ».

 

– Absolument rien. Jamais entendu ça.

 

– Tu n’écoutes pas Londres ?

 

– Si, comme tout le monde. Ils sont plus fiables que Radio-Paris. De temps en temps ils ont des messages marrants. Mais celui que vous dites là … Margot … non, je n’ai pas souvenir de l’avoir entendu.

 

– Les gaullistes n’ont jamais essayé de te recruter ?

 

– Jamais.

 

– Jules Verne, tu connais ?

 

Vingt-Mille lieues sous les mers. J’ai adoré quand j’avais quinze ans.

 

– Ce n’est pas de celui-là que je parle. Un type qui vit maintenant, aujourd’hui, à Paris, dans la clandestinité. Un type qui se fait appeler Jules Verne.

 

– A part l’écrivain, je ne connais personne de ce nom.

 

– Depuis la dissolution du 33ème tu n’as jamais revu Morland.

 

– Jamais. On s’est parlé pour la dernière fois sur un quai de cette gare de marchandises, à Poitiers. Il faisait nuit noire. Je me souviens qu’il ma dit : « Lambrecht, nous attendons un train fantôme. Il ne viendra pas. Dès le lever du jour on se remet en route. » Je lui ai dit une phrase du genre : « Mon colonel, vous croyez réellement qu’on peut encore faire quelque chose ? » Il m’a longuement regardé. « Ne pas se faire prendre, c’est la seule chose qui compte maintenant. Ne pas être prisonnier des Boches, afin de pouvoir continuer le combat plus tard. C’est le devoir de chaque homme valide ». Les bombardiers Heinkel sont passés en deux vagues, espacées d’un quart d’heure. Au lever du jour les hangars étaient des carcasses de ferrailles fumantes. On se faufilait au milieu des poutrelles tordues. On escaladait des piles de gravats. Il y avait des cadavres partout. Sur les voies un cheval blessé se débattait en poussant des cris horribles. Un commandant de spahis s’est ramené en hurlant comme un fou : « Toi ! Toi ! Toi ! Toi ! Peloton d’exécution. » C’est là qu’on a fusillé le chasseur alpin. On avait cru que c’était lui qui avait fait des signaux aux avions. Un tank avait brûlé au milieu de la route. Un corps pendait de sa tourelle, transformé en un long morceau de charbon. Moi et les autres nous pensions que Morland avait été tué cette nuit là.

 

– Mmmmmm…

 

Joubert remit la feuille dactylographiée sur le dessus du dossier et montra une autre photo à Rémi.

 

– Ta femme ?

 

– Oui, monsieur l’inspecteur.

 

– Jolie blonde !

 

– Merci, monsieur l’inspecteur.

 

– Celui là, qui est-ce ?

 

– On l’appelle Fernand. C’est tout ce que je sais de lui.

 

– Tu connais son nom de famille ?

 

– Non.

 

– Tu sais ce qu’il fait dans la vie ?

 

– Des affaires … Il a beaucoup de contacts chez les Allemands.

 

Le policier plaça les deux photos côte à côte, à plat sur le dessus de son bureau. Il posa son index sur celle de gauche.

 

– Voici Monique …

 

L’index sur celle de droite.

 

– Voici Fernand …

 

Joubert aligna deux autres photos sous les précédentes.

 

Il plaça son index sur celle de gauche.

 

– Voici Lambrecht.

 

L’index sur celle de droite.

 

– Voici Morland

 

Il tendit un papier à Rémi.

 

– Lis ça.

 

C’était un rapport officiel, à en-tête de la Préfecture de Police, enregistré sous le numéro 250663894-BA. Ce rapport attestait que le mardi 23 novembre 1942, à 16h08, l’auxiliaire de Police Marie-José Guilmart avait reçu un appel anonyme dénonçant le sieur Rémi Lambrecht comme trafiquant de marché noir. L’appel donnait l’adresse de livraison d’un demi veau et d’un cochon, 67 rue du Chemin-Vert, Paris 14ème. Il donnait également l’itinéraire suivi par le vélo-taxi. L’auxiliaire de Police Marie-José Guilmart a enregistré la voix de femme, comme elle avait reçu l’ordre de le faire. Cet appel a été enregistré sur disque Pathé Marconi, classé 4880 216 444 671, lequel a été remis au siège de la Brigade du Contrôle Économique, Quai des Orfèvres, Paris 1er.

 

Joubert mit en marche son tourne-disques, déplaça le bras articulé et déposa précautionneusement le saphir sur les premiers sillons d’un 78 tours noir.

 

– Tu reconnais cette voix ?

 

Rémi se plia en avant, la tête dans ses mains.

 

Joubert sonna un planton.

 

– Reconduisez-le dans sa cellule. Faites en sorte qu’on lui donne à manger.

 

La grosse pendule dans la salle de garde indiquait 9h42. Son cadran était maculé de chiures de mouches. Rémi ne toucha ni à la boule de son ni au bol de chicorée qu’on lui apporta. A 10h30 on le conduisit au greffe où on lui remit son porte feuille, les divers objets qu’il pouvait avoir dans ses poches et ses chaussures. A 11h il était dans la rue, libre.

 

Tard dans la soirée le téléphone sonna.

 

– Rémi ?

 

– Oui.

 

– Ici Joubert. Prends de quoi écrire.

 

– J’ai un crayon …

 

– « Au Rendez-vous des Ch’tis », devant la gare du Nord. Il y a deux salles. Mets toi dans celle du fond. Pose sur la table devant toi le journal Je Suis Partout et tiens un mouchoir blanc enroulé autour de ta main droite. Demain c’est samedi. Sois y à trois heures. Quelqu’un viendra te contacter.

 

On entendait la respiration du policier dans l’écouteur.

 

– Un samedi qui va changer ta vie, Rémi.

 

Déclic. Joubert avait raccroché.

 

 

 

 

A suivre


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