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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 09:06

Un récit de J-F Molenbeek, qui nous a déjà donné des souvenirs de jeunesse (Adieu Belleville) et une première fiction (Abattage clandestin). Avec mes remerciements à l'auteur.


A la barre du Lady Alaska, derrière la vitre du poste de pilotage fouetté par les embruns, balayé par des paquets de mer à chaque bordée du chalutier, Vincent « Vinnie » Kowalski compte ses bouées : cinquante entre Cap Kayak et les hauts fonds de Crowitzen. Cent vingt dans le détroit d’Oglala. Cent vingt autres entre Bay James et l’île aux Rats. Tout laisse à penser que cette nouvelle saison sera encore bonne.

Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf, teuf …

La cabine en tôle d’aluminium, juchée quatre mètres au dessus du pont,  est fouettée par les embruns, balayée par des paquets de mer à chaque bordée du chalutier.

Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf, teuf …

Vinnie compte ses bouées.

Cinquante entre Cap Kayak et les hauts fonds …

Les hauts fonds …

Les fonds …

  … les fonds ! !

Sa vision se brouille. Un visage de femme vient s’inscrire en surimposition par-dessus la houle creuse, par-dessus les paquets iodés et mousseux qui arrivent en rouleaux rageurs pour se fracasser contre la coque où ils éclatent, explosent avec un fracas de tir d’artillerie. Le Lady Alaska pique du nez, son étrave remonte, semble se dresser à la verticale vers un ciel plombé. Des nuées de goélands tournent en criant, frôlent en rase mottes le pont du chalutier. Visage de femme. Visage plat aux yeux légèrement bridés, aux pommettes saillantes, aux cheveux noirs et huileux. 

Derrière la vitre du poste de pilotage ce n’est plus la mer que voit Vinnie, les vagues vertes, les plages d'écume, les récifs de Crowitzen, les acrobaties des goélands, le ballet des cachalots sur babord, mais l’écran plat Panasonic qu’ils ont à la maison, dans leur confortable et coquet appartement de Hoet Harbor, au premier étage au dessus du Crab’s Inn.

Un soir, tout récemment, un scotch on the rocks à la main et un plateau de petits fours salés sur la table basse, Vinnie et son épouse regardaient une émission sur la protection de la nature. Un cadre supérieur, complet gris anthracite, cravate sobrement rayée, épaisses lunettes cerclées d’écaille, avait commencé par un plaidoyer en faveur des multinationales pour continuer à polluer parce que des lois restrictives leur feraient gagner moins d’argent.  Il s’était mis à expliquer, statistiques à l’appui, les réticences des pays industriels à combattre la pollution atmosphérique parce qu’une politique résolument anti-pollution freinerait le développement des entreprises et serait un obstacle à la croissance. Lui avait succédé sur le plateau un directeur de la Alaskan Fishing & Canning Co.  –  complet anthracite un peu plus foncé, cravate aux rayures pratiquement identiques, lunettes cerclées de métal  –  qui avait tenu un discours sur le même thème, concluant en ouvrant son veston pour placer sa main droite sur son cœur.

–  En mon âme et conscience, dans mon cœur d’Américain né et élevé en Alaska, je n’hésite pas à affirmer que des lois restreignant notre expansion et nous empêchant d’étendre notre activité de pêche industrielle à l’ensemble de l’archipel des Aléoutiennes, de telles lois seraient contraires à l’esprit américain de libre concurrence et entraîneraient, à moyen terme, peut-être à court terme, le déclin économique de notre bel État. Ce n’est pas sans raison qu’on appelle l’Alaska The Last Frontier !  Oui, les forts éliminent les faibles. Oui, les gros mangent les petits. Oui, les chariots bâchés de nos pionniers du Far West ont rayé de la carte les tepees des Indiens. Non, les hommes et les femmes qui ont bâti l’Alaska n’ont pas fondé leur puissance sur des sentiments tout juste dignes de romans à l’eau de rose. Non, non et NON ! Ces hommes et ces femmes ont bâti notre pays en étant les plus forts. Nous pouvons, je le concède, avoir une pensée pour les victimes. Les victimes NATURELLES du jeu de la concurrence et des règles de la survie. Mais nous refusons d’être du côté des victimes. Nous nous battons pour être les plus forts. NOUS SOMMES LES PLUS FORTS.

Il avait quitté le plateau en enlevant ses lunettes pour s’éponger le front et les yeux avec un mouchoir de baptiste, d’un blanc immaculé.

Lui avait alors succédé …
–             
Tak avait poussé un cri :

–  C’est Ozaleea ! !

C’était effectivement l’ancienne bonne des MacGovern que la présentatrice interviewait. Il fallait le voir pour y croire. La métisse aléoute, ancienne ouvrière à la conserverie de Dutch Harbor, arrivée sur Little Sitkin ne sachant ni lire ni écrire, s’exprimait dans un anglais parfait, répondait aux questions avec pertinence et finesse. Elle savait éviter les pièges qu’on lui tendait et connaissait son sujet sur le bout des doigts.

Vinnie avait passé son bras autour du cou de sa femme.

–  Chapeau, ma chérie … Tes leçons ont servi à quelque chose !

–  J’ai toujours su qu’elle était intelligente. Mais, putain, je n’aurais jamais imaginé qu’elle irait jusque là ! !

Ils avaient suivi l’émission jusqu’au bout, non seulement intéressés mais éprouvant une certaine fierté. C’était un peu comme si des morceaux du succès d’Ozaeela rejaillissaient sur eux. On ne pouvait pas du tout être certain que les aborigènes des îles gagneraient leur combat. Mais au moins ils se battaient ! !

–  M’autorisez-vous à vous appeler Ozaleea ?

–  Naturellement. J’aime mon nom. Il signifie L’Esprit qui est caché dans la vague, en Aléoute.

–  Ozaleea, en toute honnêteté, ne pensez-vous pas que la Alaskan Fishing a beaucoup contribué à la prospérité des Aléoutiennes ?

–  Tout dépend par quel bout de la lorgnette l’on regarde. Partout dans le monde, la stratégie des grosses sociétés est de faire du profit à court terme. C’est vrai des compagnies pétrolières, des exploitations minières, des sociétés de pêche, des exploitations forestières  –  la forêt amazonienne en est le meilleur exemple  –  et les promoteurs immobiliers, et les constructeurs automobiles, et les trusts chimiques, et les conglomérats agro-alimentaires … Partout c’est pareil. Le plus de profits possibles. Acquis le plus rapidement possible. Un pays est estimé prospère parce qu’il est riche. Maintenant, si vous le permettez, nous allons retourner la lorgnette dans l’autre sens. Et là nous nous apercevons que cette stratégie à court terme est suicidaire. Elle nous conduit au gouffre, nous mène à notre perte. Nous sommes en train de détruire notre planète. Nous pensons, dans notre « Alaskan Green Project », que nos ancêtres nous ont légué un héritage précieux. Et que nous devons léguer cet héritage aux générations futures.

–  Beaucoup de ceux qui regardent cette émission pensent comme vous. Mais en ce qui concerne la pêche au King Crab, peut-on réellement vous croire ? Pour les baleines, oui. Pour les phoques et les ours blancs, il est incontestable que les écologistes ont raison. Mais le crabe ! Toutes les études océanographiques montrent qu’il est en pleine prolifération, au point de devenir une nuisance pour les autres espèces marines. Les Russes se mordent les doigts de l’avoir introduit sur les côtes de Sibérie. Aujourd’hui ils tentent de freiner son envahissement par tous les moyens. Dans ces conditions, peut-on honnêtement s’en prendre à la Alaskan Fishing et la stigmatiser parce qu’elle pratique la pêche industrielle intensive ?

–  Je vous remercie, parce que votre question nous ramène au cœur même du problème. Le crabe royal est effectivement très abondant dans nos eaux. Vous avez raison de dire que ce n’est pas une espèce menacée. C’est exact que sa prolifération excessive pourrait entraîner la destruction des fonds marins. Justement !  C’est là où nous posons nos revendications. Très exactement sur ce point précis. Le crabe d’Alaska étant très abondant, il y en a largement pour tout le monde. Pour les petits armateurs des îles occidentales comme celle d’où je viens.

–  Little Sitkin, c’est bien ça ?

–  Exactement. Little Sitkin. Vous remarquez au passage le « Little ». Il n’y a pas que nous. La cordillère des Aléoutiennes est remplie de « Petits »… Les petits armateurs indépendants. Tous ceux qui se sont installés dans notre poussière d’îles. Tous ceux qui gagnent leur vie avec un seul caseyeur, acheté à crédit et neuf fois sur dix d’occasion. Entre la mer d’Okhotsk et l’Alaska continental, il sont entre 350 et 400. Or la Alaskan Fishing & Canning Co. fait tout pour les chasser, afin d’avoir le monopole de la pêche en mer de Béring. Voilà contre quoi  nous nous opposons. L’archipel pour MOI tout seul. Tous les profits de la campagne de pêche dans MES coffres forts. Que les petits armateurs soient ruinés, que les banques saisissent leurs bateaux hypothéqués, ça fait parfaitement mon affaire à MOI ! Et bien non. Nous refusons de vivre dans un monde de requins. Nous pensons que la civilisation et la démocratie ont progressé depuis le Far West. A cette époque, le premier impératif était de survivre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  Nous affirmons qu’il y en a pour tout le monde. Votre exemple est parfait. La planète terre peut nourrir tous ses habitants. Seulement ses richesses sont accaparées par ceux qui ont la puissance de l’argent.  Et ils les détournent à leur profit égoïste. Voila pourquoi nous nous battons. Nous refusons que les artisans, et les femmes d’artisans, qui travaillent dur en tablier soient mis sur la paille par des patrons d’industrie qui n’ont jamais porté un tablier de leur vie. NON ! ! !

–  Merci, Ozaleea. Nous espérons vous revoir bientôt sur ce plateau de NVCY, la station des amoureux de notre bel Alaska.

–  Merci, Angela.

–  Ffffffffiou .... avait sifflé Vinnie.

–  Elle touche sa bille, la petite Aléoute !

Takeuchi en avait eu les larmes aux yeux.     

L’association « Alaskan Green Project » avait recruté un avocat Tlingit, diplômé de la Seattle University Law School, un fervent écologiste de trente-huit ans, marié à une Australienne, qui s'était montré redoutablement efficace dans les interminables escarmouches  juridiques engagées contre les représentants de la puissante Alaskan Fishing. Par delà même les questions touchant à l’écologie, l’association luttait également pour la reconnaissance des droits des Indiens et des Esquimaux aborigènes.

Ces réflexions conduisirent Vinnie  –  sans même qu’il y pense  –  à la guerre du Golfe et à l’invasion de l’Irak. Pareil ! Là aussi ça avait été pareil ! !

Les soldats américains étaient partis en croisade pour protéger le monde libre  contre les « armes de destruction massive » du dictateur Saddam … Sinistre rigolade ! Ces armes n’avaient jamais existé. C’était une manipulation montée de toutes pièces par Bush et son secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld.  Cette menace, supposément imminente, avait alors été invoquée pour rejeter la loi internationale et lancer la machine de guerre américaine contre un pays affamé à cause d'un embargo économique de plus d'une décennie. Le but étant de s’emparer des immenses ressources pétrolières de l’Irak et établir la domination américaine au Moyen-Orient. Même les GI’s n’étaient pas dupes. Du moins ceux qui réfléchissaient un  peu.

Pareil ! !

PAREIL ! ! !

Les grandes entreprises absorbent les PME. Les nations puissantes mettent les plus faibles à leur botte. Les Blancs tuent les Indiens. Les gros fish dévorent les petits.

 Sur les bancs poissonneux de Dune Head, la mer s’agite dans une circonférence large d’une cinquantaine de mètres, bouillonne, tourbillonne. C’est ce qu’on appelle dans les mers arctiques un « filet à bulles ». Les baleines forment un cercle, nagent rapidement autour et au-dessous d’un banc de poissons et, toutes ensemble, crachent le plus d’air possible par leurs évents. Les milliards de bulles qu’elles projettent forment alors une barrière opaque, un véritable « filet » d’air et de gaz qui confine le banc dans un espace de plus en plus restreint et le pousse rapidement vers la surface. Soudain, les baleines se précipitent vers le haut à travers le rideau de bulles, gueule grande ouverte, avalant des milliers de poissons d’une seule goulée. L’opération n’a pas duré plus d’un quart d’heure. La mer a repris sa couleur normale. Les baleines sont reparties, le ventre bien rempli.
Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf, teuf, teuf …
L’ancienne grande maison des MacGovern, face au sémaphore, a fait l’objet de profondes transformations : des équipes de tous les corps de métier se sont succédées, éventrant le rez de chaussée pour n’en faire qu’un vaste espace d’un seul tenant, transformant les étages en bureaux, en salles d’exposition claires et spacieuses, éclairées par des baies vitrées. Des techniciens ont sondé les murs pour installer, de la cave au grenier, un système informatique de fibre optique à haut débit. Quand Selma tentait de se renseigner, elle n’obtenait que des réponses évasives. Depuis que Takeuchi avait racheté cette maison, elle était restée très secrète sur ce qu’elle voulait en faire. Un gymnase ? Une salle municipale ? Un centre commercial ? Jusqu’au jour où, le 20 septembre dans la matinée  –  jour de sa libération  –  Selma MacGovern avait été  convoquée dans le bureau de Takeuchi.
–  Voilà, Selma. Tu as accompli le temps de peine que je t’avais assigné. Tu es libre.
La patronne du Crab’s Inn lui avait remis la carte numérique contenant l’enregistrement compromettant.
–  Fais en ce que tu veux. Détruis là … Garde là en souvenir … Á ton idée … Je te donne ma parole qu’il n’existe aucun autre enregistrement de tes aveux que cette carte faite par Lars Heyerdahl, qui est un des hommes les plus honnêtes et les plus dévoués aux intérêts des pêcheurs que je connaisse dans tout l’archipel. Je te donne aussi ma parole que cette carte est toujours restée en ma possession et n’a jamais été dupliquée. Tu as été punie comme tu méritais de l’être. Je vais te dire le fond de ma pensée, Selma. Ce n’est pas par haine envers toi que je t’ai infligé cette punition. Pas du tout. Je ne crois pas en la haine entre humains. Ozaleea t’a obtenu ce sursis. En conséquence tu n’as pas reçu ton lavement à l’eau pimentée,  Mais si tu n’avais pas été punie, tu aurais porté en toi, jusqu’à la fin de tes jours, la dramatique et rongeante culpabilité liée à la mort  –  en fait au suicide  –  de Derek sur le glacier d’Anvil Pass. Maintenant tu es libre, moralement autant que physiquement.
Selma, terriblement émue, très droite, presque au garde à vous dans un tablier de cuisine en grosse toile de jeans, avait approuvé d’un signe de tête.
–  Je suis assez d’accord avec vous, madame.
–  Tu peux maintenant m’appeler madame Kowalski … Tak, si tu veux … Á ta guise … Tu n’es ni une prisonnière, ni une servante. Assied toi. Qu’aimerais-tu boire ?
–  Est-ce que je pourrais avoir un Nigorizaké ?
–  Bien sûr.
Takeuchi  le lui avait chauffé au bain marie jusqu’à température du corps, soit 37°C. En avait précautionneusement versé deux décilitres dans le guinomi.

–  Tiens …

Takeuchi s’en était versé un à elle aussi. Elle avait levé sa coupe de porcelaine.

–  A la tienne, Selma.

–  Á la vôtre, madame Kowalski.

–  Tu comptes retourner à Las Vegas ?

– Non ! Non, absolument pas. Je ne veux plus revoir Vegas. Jamais. Peut-être San Francisco ? Ou là où je suis née … Los Angeles.

– Tu as encore de la famille à Los Angeles ?

–  Non. Je n’ai plus personne.

–  Tu as une idée sur ce que tu veux faire aux States ?

– La cuisine … Que vous avez eu la gentillesse de m’apprendre. Je pourrais travailler dans une cantine. Ou pour ces marques qui préparent des produits surgelés. J’ai fait des recherches sur Internet. C’est un secteur où il y a de l’embauche.

–  Tu as vu tous les travaux que j’ai fait faire dans ton ancienne maison ?

– Bien sûr, je les ai vus … Comment ne les aurais-je pas vus ? Tout l’île en parle ! On dit que vous voulez en faire un musée, avec des salles de projection, de conférences … Des auditoriums …

Selma avait rit. Elle avait bu une gorgée de saké, s’était penché en prenant une mine de conspiratrice.

–  Madame Guttierez va colporter partout que vous voulez en faire un bordel.

–  Ah ! Celle-là … Elle est tellement obsédée par le cul qu’elle ne peut pas s’empêcher de fantasmer … Fantasmer qu’elle serait pensionnaire dans un boxon …  Cavalant d’une chambre à l’autre cul nu sous une chemise rose bonbon … Se faisant sauter par vingt matelots à la file … Des matafs membrés comme des taureaux ! !

– Naturellement personne ne la croît. Les îlens disent que ça sera un musée d’art et de traditions aborigènes.
 
–  C’est en partie juste, Selma. Mais en partie seulement. Tu n’ignores pas que, sur le continent, Ozaleea est très active dans l’Alaskan Green Project, regroupant non seulement divers mouvements écolos, mais aussi la puissante ligue pour la défense des droits des Indiens et des Esquimaux. Je lui ai demandé si un local sur Little Sitkin les intéresserait. Pour des congrès, des colloques, des séminaires … L’idée l’a enthousiasmée. Elle me garantit un minimum de 8 groupes par an, allant de 100 à 400 participants. Indépendamment du Green Project, nous aurons les vulcanologues, les océanographes, les bio-physiciens, d’autres encore. Des Etats-Unis mais aussi du Japon et de la Russie. Je ne me suis pas lancée à la légère dans cette aventure. Quand tout sera terminé, l’ensemble des travaux aura coûté 600 000 dollars. Je compte ouvrir ce nouveau centre pour Pâques l’année prochaine. Veux-tu en être la directrice ?

Muette de saisissement, Selma en était restée la bouche ouverte, incapable d’articuler une seule parole.

– Je t’ai observée pendant ces onze mois où tu as travaillé en cuisine avec moi et Charlotte. Tu es courageuse. Tu t’es montrée beaucoup plus travailleuse que je ne l’aurais imaginé. Tu m’as demandé de t’apprendre à faire la cuisine, j’ai vu que tu as de réelles dispositions. Tu sais prendre des initiatives. Les quelques fois où Charlotte a du te fesser, ce n’était jamais pour paresse ou négligence, mais pour des colères, des emportements que tu n’arrivais pas encore à maîtriser totalement. Tu as reçu cinq fessées en cuisine, n’est-ce pas ?

–  Six, madame.

– Ah ! Oui, c’est vrai … Il y a eu la fois où tu avais jeté une dorade à la tête de cette pauvre Charlotte. Poisson pour poisson, c’est avec une limande qu’elle t’a fessée. Et bien fessée … Dans les règles de l’art ! !  La blouse sur tes épaules, la culotte en bas des cuisses, tes deux tabliers, celui de poissonnière par-dessus celui de cuisine, largement ouverts et écartés … FLIK, FLAK … FLIK, FLAK … FLIK, FLAK … La limande sur ton cul … Ton cul qui devenait rouge, puis pourpre, puis grenat foncé … La limande semblait s’envoler, le bras puissant de Charlotte la rabattait à toute volée … En l’air … Sur ton cul … FLIK, FLAK … FLIK, FLAK … En l’air la limande, FLAK sur tes fesses nues qui dansaient la gigue entre les pans de tes tabliers ! ! !  Ça devait être au mois de juillet, si j’ai bonne mémoire. T’en souviens-tu, Selma ?

–  Je m’en souviens, Madame … Je m’en souviens comme si c’était hier ! !

Elle avait glissé une main derrière son dos et caressé doucement sa croupe, toute frissonnante de cette seule évocation.

– Ouille, Ouille, Houlà … Qu’est-ce que mes fesses ont dégusté ce jour là ! ! !  C’était le samedi 21 juillet. En salle on avait le mariage de Dorothy Andersen. Charlotte m’a fait découper en filets la limande avec laquelle j’avais été fessée. J’ai fait frire ces filets. Et je suis allée les servir moi-même à Dorothy, avec interdiction de quitter mon tablier de poissonnière. Je crois que je m’en souviendrai toute ma vie.

–  Que penses-tu de ma proposition, Selma ?

– Je l’accepte en vous remerciant de tout cœur, madame Kowalski. Et si vous me le permettez … ?

–  Dis.

–  J’aimerais t’embrasser, Tak ! !

Elles étaient tombées dans les bras l’une de l’autre. Corps contre corps. Seins contre seins. Tablier contre tablier. Elles s’étaient longuement embrassées sur la bouche, rouges et enfiévrées, riant et se tortillant comme deux midinettes qui ont trop bu de champagne. 

Le glacier géant de Cap Kayak n’existe plus. A sa place s’étale un rivage grisâtre, désolé, dépourvu de toute végétation et dégageant des vapeurs alcalines. Même les phoques s’en tiennent à distance.

Le Lisa Jane, de Ronald Andersen, a retrouvé, dérivant à six mille de là, une bouée marquée Who Cares.

Teuf, teuf, teuf, teuf, teuf, teuf, teuf ….

Deux marins, cramponnés à une bouée de sauvetage, dérivent dans le golfe du Koweit.

Takeuchi vient d’avoir confirmation lors d’un examen passé au centre médical de Dutch Harbour : c’est une fille … La naissance est pour la première semaine de septembre.

A la sortie ouest d’Anvil Pass, se dresse au sommet d’un volcan un ancien mât totémique des indiens Aléoutes. Haut de 27 mètres, tourné vers l’Asie, il représente une divinité grimaçante tenant un harpon entre ses dents et serrant contre son bas ventre, comme s’il venait d’en accoucher, une sorte de volatile qui fait penser au kiwi de Nouvelle Zélande, mais avec une tête de fou de Bassan. La face aplatie mordant le harpon est bleu vif. Ses yeux, enchâssés dans un dessin géométrique  jaune éclatant et noir, évoquent un tableau cubiste. Le volatile est brun et vert avec des pattes rouges. Au printemps, quand des morceaux éclatés de banquise viennent dériver jusqu’aux Aléoutiennes et risqueraient de boucher l’étroit goulet d’Anvil, la légende veut que, au milieu de la nuit, le totem les fasse exploser et fondre en devenant le « porte-voix du volcan », poussant d’effroyables rugissements qui montent des entrailles du monde et symbolisaient, dans les anciennes croyances, l’éternel combat entre la terre et les eaux.

 

FIN


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