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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 09:05

Un récit de J-F Molenbeek, qui nous a déjà donné des souvenirs de jeunesse (Adieu Belleville) et une première fiction (Abattage clandestin). Avec mes remerciements à l'auteur.


Le canot avançait sur une nappe bleuâtre, trouble et inquiétante, dans laquelle Charlotte, penchée à l’avant, les yeux écarquillés et le front plissé, cherchait en vain des repères. Elle tenait une gaffe pointée à l’horizontale, s’en servant comme un aveugle se sert de sa canne blanche pour sonder l’espace devant lui. La mer était plate, désespérément plate. Il aurait mieux valu un peu de houle, mais qu’au moins on puisse savoir où on allait. Assise à l’arrière, l’œil rivé sur son compas, Takeuchi tenait la barre. Les deux femmes avaient enfilé de gros anoraks molletonnés par-dessus leurs tabliers, et des cirés par-dessus les anoraks. La nuit polaire les enveloppait de toute part.

–  Attention devant ! hurla Charlotte.

Elle pesa de tout son poids sur la gaffe. Takeuchi braqua à droite, vite, violemment. Le canot fit une embardée, frôla un gros écueil brunâtre ressemblant à une sorte de dolmen immergé. Sa surface couverte d’algues et de moules disparut aussitôt sur la gauche, égratignant le plat bord au passage dans un crissement de coquillages écrasés. La collision avait été évitée de justesse.

Au fond du canot il y avait cinq fusils, deux révolvers à six coups et un pistolet automatique Nambu T-14 de fabrication japonaise. Une bâche protégeait ces armes contre les embruns. On n’avait pas suffisamment de munitions pour résister à une attaque en force des pirates. Où étaient-ils ?  Où était le Lady Alaska ? Le Who Cares ? Derek s’était-il enfui avec son argent mal gagné, ou bien guidait-il les pirates ?  Qui sait s’il n’était pas déjà à Las Vegas, claquant ses dollars sur le Strip …

On ne savait rien. Et, pire peut-être, on y voyait goutte. Takeuchi pensait être dans le détroit d’Oglala. Pourtant aucune bouée n’avait été aperçue jusqu’à présent, pas plus celles de Vinnie que celles de Derek. Si on pouvait trouver une bouée, ne serait-ce qu’une, on pourrait se raccorder à la ligne et la remonter jusqu’à sa tête. Le détroit d’Oglala a une longueur de huit milles en partant de Cap Kayak. Huit milles par temps clair et sur une mer d’huile, ce n’est rien. Dans une nuit brumeuse et bouchée, c’est une toute autre affaire !

Vinnie avait dit que les pirates avaient changé les bouées. Ont-ils déjà tiré les lignes et les remorquent-ils vers les eaux japonaises ? Takeuchi connaît bien les parages de l’île aux Rats, où elle est souvent venue pêcher avec son mari. Si on y arrivait, elle saurait se repérer. Mais où est l’île aux Rats dans cette immensité opaque ? Pourquoi la radio du Lady Alaska ne répondait-elle pas ?  Une pensée horrible fit frissonner la patronne du Crab’s Inn : s’il y avait eu un combat dans le détroit, Vinnie ne pouvait pas tenir tête seul. Et s’ils avaient coulé le Lady Alaska ?

Une faible lueur tremblota au loin. Les deux femmes scrutaient la nuit, à l’écoute du moindre bruit.

–  Qu’est-ce que c’est ? demanda Charlotte qui commençait à suer.

Elle s’empara du .460 Weatherby Magnum de son fils ainé, l’un des meilleurs fusils lourds pour la chasse au grizzly.

Takeuchi était venue la rejoindre à l’avant. Elle aussi interrogeait le brouillard.

–  Allons voir. De toute façon nous n’avons pas le choix.

Elle lança le moteur plein gaz. L’étrave du canot bondit dans une gerbe d’écume.

La petite lueur avait disparu. A nouveau on ne voyait rien. On crut entendre un bruit.

–  Attention devant ! ! !

Un choc violent. Charlotte, qui avait abandonné sa gaffe pour le fusil, tombe à la renverse. Le canot tangue, se penche dangereusement sur le côté. Une échelle de corde est lancée. Les deux femmes sont sur le pont du Lady Alaska, Tak blottie dans les bras de son mari qu’elle étreint passionnément, ne parvenant ni à rire, ni à sangloter.

–  Le canot !  rappelle Charlotte. Vite ! Les armes sont dedans.

On ramène le canot au grappin, l’amarre solidement à la coque. Les armes sont remontées sur le pont.

–  Tu as aperçu les pirates ?

Vinnie secoue la tête en signe de négation.

–  Je n’ai vu personne. La seule chose que je sais, c’est que nos bouées de Crowitzen sont revenues où elle étaient.

–  Alors on ne les a pas volées ?

–  Apparemment pas.

–  Et celles de l’île aux Rats ?

–  Je n’y suis pas encore retourné. Je ne veux pas m’éloigner d’Anvil Pass. Ils sont obligés de passer par là pour prendre nos lignes. S’ils se pointent,  je pourrai peut-être en couler un ou deux au canon à harpon.

–  Qu’est-ce que tu as comme armes à bord ?

–  Le canon.

Vinnie sort de derrière sa ceinture un gros Colt digne des westerns  –  des westerns de Sergio Leone.

–  … et ça.

–  Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

–  Le mieux c’est de ne pas bouger d’ici. Où veux-tu qu’on aille ?  On ne sait ni où ils sont, ni ce qu’ils font …  Attendons, il finira bien par se passer quelque chose avant la fin de la nuit.

–  Où sommes nous ?

–  A Cap Kayak.

Il pointe son doigt sur la nuit couleur de goudron.

–  L’entrée d’Anvil Pass est là devant …

Charlotte rentre les armes dans la cabine de pilotage.

Un projecteur troue l’obscurité. Deux secondes. S’éteint. Plus rien.

Takeuchi se serre contre son mari. Elle murmure :

–  Ils sont là !

–  On le dirait bien, oui.

Vinnie s’installe au canon, le pointe dans la direction d’où l’on vient de voir cette inquiétante lumière. Takeuchi court prendre le pistolet Nambu. Elle vérifie son chargeur, fait monter une balle dans la culasse et revient à côté de son mari.

Ils scrutent. Ils écoutent. On ne voit rien. On entend qu’un une vague et indistincte rumeur : le mugissement sourd et régulier de la mer, semblant faire écho aux pistons du diesel. Un autre bruit aussi. Mais quoi ? Et où ?

Son moteur tournant au ralenti, le Lady Alaska dérive sans bruit dans le courant. Devant le poste de pilotage se tient Charlotte, les pieds bien plantés sur le pont, les jambes légèrement écartées. Son énorme fusil à ours, tenu à deux mains, lui barre en diagonale son lourd ciré jaune d’œuf.

La confrontation est imminente.

Est-ce un bruit de moteur que l’on entend là-bas ?

Nouvel éclair blanc du projecteur. Il n’est pas loin, certainement pas plus de  cent mètres sur tribord. S’allume. S’éteint. Trois fois. Deux courtes. Une longue.

–  Attend !  s’écrie Vinnie, au comble de la surexcitation.

–  Il nous fait des signaux, crie Charlotte en agitant son fusil..

Une courte. Deux longues.

Quelque chose n’est pas clair.

–  Ce n’est pas notre code, remarque Takeuchi.

Que se passe-t-il ? Qui fait des signaux dans un code inconnu ?

Une longue. Une courte. Trois longues. Deux courtes.

Vinnie prend la main de sa femme, la serre à la broyer.

–  Non, Tak, ce n’est pas notre code de pêche. Ce bateau nous fait les signaux de la marine militaire.

–  Un garde-côte ! s’exclame joyeusement Takeuchi.

–  Non. Quand les gardes-côtes communiquent avec les pêcheurs, ils emploient le code de la pêche.

–  Alors qui ça peut bien être ?

Cinq courtes. Une longue.

–  Tak !

–  Qu’est-ce que tu as ?

La patronne du Crab’s Inn sent la main de son mari se crisper dans la sienne.

–  Ce sont nos codes du Koweit. Il me dit : Danger, n’approche pas.

Vinnie se précipite sur le projecteur de son chalutier. Le pont  s’illumine. L’étrave se découpe en larges traits noirs, brutaux et crus, dans le halo aveuglant. La nuit devient uniformément blanche. On croirait ces dessins japonais où le sujet est mis en relief par trois brefs coups de pinceau.

Le Lady Alaska répond au navire inconnu, employant le même code que lui :

Urgent. Demande communication radio.

Le projecteur inconnu répond : Demande refusée.

Tout de suite après arrive le message : Communication radio impossible. L’ennemi nous écoute.

Qui êtes-vous ?

Le WHO CARES.

Le projecteur clignote :

Rentre à Hoet Harbor. Ce qui va se passer maintenant est mon affaire.

Clignote :

Adios, Vinnie Boy ! !

Plus rien. La nuit. Le mugissement régulier de la mer.

On croit entendre là-bas le halètement caractéristique d’un diesel marin …

Mais peut-être n’est-ce qu’une fantasmagorie de plus.

Ce n’est que le lendemain qu’on apprit ce qui s’était passé. Derek MacGovern s’était racheté en égarant les pirates sur de fausses pistes. Il avait protégé les lignes de la Vindek, aucun casier n’avait été volé. Les pirates, fous de rage d’avoir été roulés, s’étaient lancés à sa poursuite, bien décidés à lui faire piquer un plongeon dans le détroit, les pieds lestés d’une gueuse de fonte. Derek les avait attendus  à l’entrée d’Anvil Pass. Quand la flottille ennemie avait surgi, sur le coup de deux heures du matin, Il avait viré brusquement vers la côte, le gouvernail à 45°, et moteur à plein régime, sirène hurlante, il avait précipité le Who Cares sur le grand glacier, provoquant une monstrueuse avalanche qui avait englouti tout le monde et déclenché un raz-de-marée dont les remous s’étaient fait sentir jusqu’à Segula et Ameeesha.



Le samedi 22 novembre  –  soit cinq jours après la fermeture de la pêche  –  une animation inaccoutumée paraît insolite sur le quai en planches de Hoet Harbor, peu habitué à voir débarquer autant de monde : des groupes se dirigent vers le Crab’s Inn ; les hommes, habillés en marins, vareuse et casquette, sont endimanchés comme s’ils allaient à un mariage ; leurs souliers noirs sont cirés !  Les femmes ont la tête couverte et portent de coquets tabliers brodés. Les conversations vont bon train. Tout ce monde entre dans l’auberge dont la salle a été aménagée pour l’occasion. Les tables ont été enlevées, sauf trois que l’on a mis bout à bout, près du mur, de façon à former une seule longue table d’environ huit à neuf mètres. Des rangées de chaises sont alignées face à cette longue table. Elles sont disposées comme dans une église, séparées par une allée centrale. Les îliens se serrent la main à l’entrée, échangent quelques mots et prennent place. La salle se remplit peu à peu. « Leg » O’Riley est au premier rang, sa jambe artificielle tendue à l’horizontale. Derrière lui se tient Anthony Guttierez, le patron du Eye of Providence, avec sa nombreuse famille, oncles, tantes, cousins. La tribu Guttierez occupe deux rangées à elle seule. Toutefois aucun enfant n’est présent. Même chose chez Ron Andersen, patron de la Segula Fishing Co. Pareil chez ceux venus des îles voisines. Les adultes sont venus, mais les enfants ont été laissés à la garde des grand-mères ou des bonnes. Par conséquent ce n’est ni un mariage, ni un baptême. Serait-ce alors un meeting électoral ?  Une réunion du Conseil Régional ?  Une délibération du Comité de Pêche ?

–  Mesdames, Messieurs … LA COUR.

Tout le monde se lève pendant que descendent solennellement par le grand escalier « Vinnie » Kowalski, sa femme, Charlotte Wilbur et Ozaleea. Tous les quatre prennent place à la grande table.

Vinnie ouvre la séance.

–  Mes confrères, mes amis … Vous savez tous ce qui s’est passé à Anvil Pass. Vous connaissez également les très forts liens qui m’unissaient à Derek MacGovern. Nous avons tous nos faiblesses. J’ai les miennes. Toute personne présente dans cette salle aujourd’hui … Je dis bien TOUTE PERSONNE … a les siennes. Dans l’état actuel des choses, les êtres humains ne sont pas des saints. Je ne pense pas que vous me contredirez sur ce point, reverend Ashley ?

Assis au deuxième rang, de l’autre côté de l’allée que le clan Guttierez, le pasteur fait un geste fataliste et esquisse un sourire d’indulgence.

–  Je ne vous contredirez certainement pas, Vinnie. L’homme est un champ de bataille où, de sa naissance à sa mort, Dieu et Satan se livrent un combat sans merci. L’important … LA SEULE CHOSE IMPORTANTE.

Le pasteur se lève.

–  LA SEULE CHOSE IMPORTANTE, c’est de quel côté la balance penchera au moment de notre mort. Et je ne crois pas me tromper en disant que pour notre regretté ami, Derek MacGovern, elle a penché du côté du bien, du juste. Par conséquent du côté de DIEU.

–  Merci, mon reverend.

Le pasteur se rassied. Le patron du Lady Alaska poursuit d’une voix que l’émotion rend rauque :

 –  Je vous ai fait venir aujourd’hui, d’une part parce que vous avez le droit de savoir ce qui est arrivé sur nos zones de pêche. D’autre part pour que vous assistiez au châtiment de la vraie coupable. Je vous préviens : le spectacle risque d’être dur à supporter. Si certains d’entre vous ne souhaitent pas y assister, qu’ils quittent maintenant la salle. Nous, les principales victimes, nous agissons en notre âme et conscience. Mais nous pouvons parfaitement comprendre ceux qui, adhérant aux idées modernes, sont opposés aux châtiments corporels.

Takeuchi lève le doigt pour demander la parole. Que Vinnie lui accorde aussitôt.

–  J’aime beaucoup ce que vient de nous dire le reverend Ashley. Tiraillés entre nos bons sentiments et nos mauvais instincts. Tiraillés entre le désir d’une vie familiale paisible et l’appât des richesses. Écartelés entre le BIEN et le MAL. Or il me paraît évident  –  et je ne suis pas la seule  –  que notre société matérialiste, obsédée par l’argent, par la puissance que procure cet argent, a oublié les commandements essentiels. Moi aussi je pense, en mon âme et conscience, que ceux qui agissent mal, c'est-à-dire sous l’emprise du démon, doivent être sévèrement châtiés. Mais, comme vient de le dire mon mari, je peux comprendre ceux que ce spectacle pourrait choquer. Je les invite donc à quitter la salle et à revenir dans une heure ou deux, quand le jugement aura été rendu et la sentence exécutée. J’ai prévu pour ce soir un grand dîner convivial, suivi de musique, danses, jeux …

Une acclamation suit ces paroles.

Vinnie demande le silence.

Il pose devant lui un imposant magnétophone professionnel Nagra VI à huit pistes, lisant et enregistrant sur carte numérique. Le travail sur le son avait été étonnant. Takeuchi avait donné son enregistrement médiocre à Lars Heyerdahl, l’ornithologue sur l’île de Tanaga. Lequel, avec ses appareils sophistiqués et ses tables de mixage, avait débarrassé de ses impuretés, de ses imperfections l’enregistrement au format MP3 du dictaphone Sony. Il avait réussi à restituer les modulations de la voix de Selma, remontant les graves ici, descendant les aigus là. Ça n’avait évidemment pas la perfection d’un enregistrement fait en studio. Mais l’amélioration était spectaculaire par rapport au MP3 de départ.

–  Faites entrer la prévenue.

Toutes les têtes se tournent vers la porte des cuisines.

Selma MacGovern paraît, menottée, conduite en laisse par une poissonnière en tablier jaune.

On entendrait voler une mouche.

–  Selma est nue sous un tablier de grosse toile écrue  –  ces tabliers qu’affectionne justement Takeuchi … Ces tabliers des paysannes japonaises,  fonctionnels, lourds, engonçants et contraignants, noués derrière le cou, enveloppant la poitrine, les épaules, et ouverts seulement sur les fesses.

Les cheveux de Selma ont été lavés, frottés, brossés, décapés au détergent jusqu’à en retrouver leur teinte naturelle : un châtain clair tout à fait banal, plutôt terne, faisant penser à de l’herbe séchée.

Elle avance, tête haute dans une attitude de défi, jusqu’à la table où se tiennent ses juges. La poissonnière lui ôte ses menottes.

–  Selma Mac Govern.  Préférez-vous faire vos aveux maintenant, devant la Cour.

Il désigne le Nagra.

–  Ou préférez-vous que l’on écoute ici, publiquement, l’enregistrement qui a été fait pendant que vous receviez le fouet de la main de madame Kowalski dans votre boudoir ?

–  Je vais le dire moi-même.

–  Nous vous écoutons, madame MacGovern.

Elle regarde ses pieds chaussés de grosses galoches. Aspire une profonde goulée d’air. Redresse la tête et défie ses juges de gauche à droite : Ozaleea ; Charlotte Wilbur ; Vinnie Kowalski ; Takeuchi.

–  Oui, c’est moi … Moi qui ai amené Derek à trahir vos sociétés de pêche.

–  Comment avez-vous réussi à convaincre votre mari ?

–  Par le sexe.

–  Précisez s’il vous plaît, madame MacGovern.

–  Il me disait que je le faisais jouir comme aucune femme ne l’avait fait jouir avant moi. J’avais une emprise totale sur Derek. Je lui aurais demandé de m’apporter la lune sur un plateau, je crois qu’il aurait essayé de le faire.

–  Parlez-nous de votre situation financière.

– Nous allions droit dans le mur. Comme vous le savez, Derek était un joueur compulsif.  J’avais beau tirer la sonnette d’alarme, il accumulait les dettes. Quand le Jap … Monsieur Hô … m’a fait cette proposition, je l’ai acceptée.

–  Et votre mari a suivi ?

– Je viens de vous le dire : je n’avais qu’à le menacer de le priver de sexe pour qu’il fasse n’importe quoi.

–  Madame MacGovern ?

–    …oui, monsieur Kowalski.

–  Si votre plan avait réussi, qu’auriez-vous fait avec les 300 000 dollars des pirates ?

D’un seul coup, à la stupéfaction générale, Selma explose. Elle abandonne son attitude de prévenue rigide et résignée, luttant pour conserver un semblant de dignité. Elle avance vers le tribunal jusqu’à être tout près de la table, sur laquelle elle crache.

Poings sur les hanches, elle provoque ses juges. Elle secoue ses cheveux qui ont subi plusieurs shampoings au produit à vaisselle et ont été rincés à l’eau de Javel. Elle se courbe en avant, fait passer son grand tablier-sarrau par dessus sa tête. Elle le lance violemment, rageusement à la figure de Takeuchi.

– Faites de moi ce que vous voulez. Fouettez moi. Tondez moi. Pendez moi. Cousez moi dans un sac et jetez moi à la mer. Je vous emmerde … JE VOUS EMMERDE … Vous la comprenez celle là ? … C’est clair ? Il vous en faut davantage ?  Je vous hais. Je voudrais vous voir crever, tous autant que vous êtes. Crever avec le plus de souffrance possible. Crever dans la détresse et le désespoir. Alors je me marrerai en allant vous pisser dans le gueule. J’ai grandi dans un ghetto de L.A. … « South Central » ça vous dit quelque chose ? … Entre Compton Boulevard et Cypress Street, … Les SDF, le crack, les traîtres arrosées d’essence et brûlés vifs en pleine rue, trois meurtres par semaine, les chiens crevés dans le caniveau, les batailles rangées entre les « Crips » et les « Blood », les postes de police attaqués au fusil-mitrailleur. Mon père me violait tous les soirs quand j’avais treize ans. Quand les flics l’ont descendu dans un hold up minable  –  il y avait $18 dans le tiroir caisse  –  ma mère s’est noyée dans le gin. Je faisais la tournée des rades pour la ramener à la maison ivre morte. A seize ans on m’a placée en maison de redressement parce que j’avais volé pour bouffer. Et maintenant vous avez le cynisme de me demander ce que je ferais si j’avais 300 000 dollars ?

Selma, nue, s’incline en une parodie de révérence. Un rire de dérision sur ses lèvres tremblantes, elle ironise :

–  Je m’en remets à la merci de la Cour …

Ozaleea demande la parole.

Elle se lève. Robe noire, tablier de femme de chambre victorienne.

–  J’ai une demande a adresser à la Cour.

–  Nous t’écoutons, Ozaleea …

–  Je suis aussi coupable que madame MacGovern. Moi aussi, j’ai cru que L’ARGENT … LE FRIC … LE POGNON … était la solution à tous mes problèmes. Madame Kowalski a eu la gentillesse de me donner des leçons … Elle ne m’a pas appris que l’anglais … Elle m’a fait comprendre que nous sommes tous des victimes du système capitaliste … On nous fait miroiter de l’or … De l’or qu’en réalité nous ne pourrons jamais avoir … Pour mieux nous garder en servitude et nous faire travailler pour les multinationales sans jamais nous révolter.

La métisse s’étrangle. Elle est au bord des larmes.

–  Madame MacGovern ? s’écrie-t-elle.

–  Oui, Ozaleea.

–  Quelle que soit la sentence à l’issue de ce procès, je demande à la partager avec vous. Parce que ce que vous avez fait, eh bien oui, je le dis bien haut devant tout le monde, j’aurais très bien pu le faire moi aussi

Selma se raidit. D’un seul coup ses défenses l’abandonnent. Elle prend sa tête dans ses mains. Ses épaules sont secouées de gros sanglots qu’elle ne parvient plus à retenir.

Pâdraig O’Riley se lève pour crier avec son inimitable accent irlandais :

–  Bravo Oza ! ! Voilà au moins une gonzesse qui a des couilles ! ! !

–  Ta gueule, O’Riley ! !

Vinnie frappe sur la table avec un marteau.

–  Silence ! !

Il martèle la table.

–  Silence ou je fais évacuer la salle.

Il se penche vers Takeuchi, lui parle à voix basse.

Les juges se lèvent.

–  La Cour se retire pour délibérer.

La poissonnière remet les menottes à Selma, raccroche le mousqueton et la  reconduit en laisse dans la cuisine.

Les quatre juges montent l’escalier et disparaissent au premier étage.

Brouhaha général. Les exclamations fusent, tout le monde parle en même temps, on ne s’entend plus dans la salle.

Un Aaaahh monte de toutes les poitrines quand la poissonnière en tablier jaune revient, portant un broc à lavement, son tuyau de caoutchouc rouge et sa canule. Elle installe le nécessaire sur une table dans l’allée centrale.

La délibération dure longtemps. On regarde sa montre. On s’impatiente. La femme d’Anthony Guttierez, une petite brune revêche qui a de la barbe au menton et doit se raser deux fois par semaine, frétille sur sa chaise et ne cache pas son agacement.

– Je ne vois pas la nécessité de toutes ces formalités. Qu’on lui donne son lavement. Puis qu’on l’enduise de goudron, la roule dans des plumes, et qu’on la chasse de l’île sous les huées.

O’Riley se retourne, grimaçant.

–  C’est à vous, madame Guttierez, qu’un lavement ferait le plus grand bien !

Ça va virer à l’altercation, quand :

–  Mesdames, Messieurs … LA COUR.

Vinnie Kowalski reprend sa place au centre de la longue table. Takeuchi à sa gauche. Charlotte et Ozaleea à sa droite.

Selma, une vareuse de marin sur ses épaules, est ramenée devant ses juges.

–  Après avoir délibéré, pesé le pour et le contre et soigneusement pris en compte tous les détails de cette triste affaire, la Cour a rendu son verdict. Selma MacGovern, vous êtes condamnée à recevoir un lavement à l’eau pimentée, administré en public.

–  Aaaaaahhh ! !  …. Oui ! c’est bien … Un lavement … La canule dans le cul et deux litres d’eau pimentée … Oui ! Oui ! … C’est ça qu’il lui faut.

Marteau.

–  SILENCE ! !

–  Cependant …

L’assistance est suspendue aux lèvres du président du tribunal.

–    … cependant l’un des juges a refusé de voter cette sentence, faisant valoir des circonstances atténuantes. En conséquence, la condamnation de Selma MacGovern est assortie du sursis.

–  Ooooohhhh ! ! … Non ! … C’est ridicule … Pas de circonstances atténuantes … Qu’est-ce que c’est que ces conneries … Le lavement !  LE LAVEMENT ! !  LE LAVEMENT ! ! !

–  SILENCE ! !

Vinnie se tourne vers la prévenue

–  Vous êtes théoriquement libre, Selma. Néanmoins je vous conseille vivement d’avoir un entretien avec mon épouse avant de partir.

Il frappe sur la table.

–  La séance est levée.

Ils sortent tous en maugréant et traînant les pieds. La poissonnière emporte le nécessaire à lavement, remet la table contre le mur et glisse des bûches dans le poêle sibérien.

Charlotte et Ozaleea plient les chaises, les emportent et remettent les tables à leur place.

Takeuchi présente à Selma le tablier qu’elle avait enlevé.

–  Remets le. TOUT DE SUITE ! !

Éberluée par ce verdict inattendu, inespéré, Selma est comme sonnée. Elle ne peut même pas se rebiffer, son cerveau est comme inhibé. Elle enfile le grand tablier par la tête et les manches, se tortille pour l’ajuster à son buste, le faire descendre sur les hanches et les cuisses.

–  S’il vous plaît, madame Kowalski … Pouvez-vous m’aider à nouer les cordons derrière mon cou ?

Tak les lui noue, pendant que Selma noue ceux des reins et des genoux.

–  Une chose aussi, Selma …

–  Oui ?

–  Jusqu’à nouvel ordre, tu ne m’appelles pas madame Kowalski. Tu dis MADAME tout court.

–  Bien … MADAME.

–  Viens dans mon bureau.

La patronne du Crab’s Inn s’assied. Selma reste debout devant elle.

–  Tu sais à qui tu dois ce sursis, n’est-ce pas ?  Ozaleea a pris ta défense avec un bagout, avec une véhémence dont je ne l’aurais jamais crue capable. Nous étions tous stupéfaits en l’écoutant. Elle nous a redit que si la sentence était exécutée, elle se donnerait elle aussi un lavement à l’eau pimentée. Tu t’en tires bien, Selma. Beaucoup trop bien, à mon avis. Il n’est ni normal ni juste que tu ne sois pas sanctionnée pour l’infamie que tu as commise en acceptant l’argent de Monsieur Hô et nous trahissant tous. Aussi ai-je décidé de t’infliger quand même une punition.

Elle lève sa main droite pour souligner son propos.

– Je sais. Tu es libre. Tu peux prendre la prochaine navette, quitter Little Sitkin pour toujours, prendre l’avion à Dutch Harbor, retourner à Las Vegas dans tes tripots et tes bars louches, reprendre ta vie déréglée et frelatée d’avant, te trouver un maquereau qui te mettra au tapin …

Takeuchi posa sa main sur le Nagra.

–  Seulement j’ai d’une part ta confession … ICI.

Elle montre la carte numérique.

–  D’autre part, quand je t’ai fouettée chez toi … dans ton « boudoir », comme tu l’appelles … deux témoins écoutaient à côté de la porte que j’avais volontairement laissée ouverte. Charlotte Wilbur et Ozaleea. Tu peux, évidemment, refuser la punition que je t’inflige. La refuser et t’en aller en me claquant la porte au nez. Rien ne t’en empêche. Simplement dans ce cas, j’irai remettre un dossier complet au Palais de Justice d’Anchorage. La machine judiciaire se mettra en route et suivra son cours. Complicité de piratage en haute mer, ça peut aller chercher loin.

Selma reprend peu à peu ses esprits.

–  Vous oubliez seulement un détail, Madame.

–  Lequel, je te prie ?

–  C’est que cet enregistrement a été fait pendant que vous me fouettiez … Que vous me fouettiez à coups redoublés de votre gros martinet. N’importe quel avocat me fera acquitter en démontrant à la cour …

Cette fois c’est Selma qui montre le Nagra.

–  … en démontrant à la cour que mes aveux ont été obtenus par la force, sous les coups et la contrainte. Et par conséquent sont sans valeur légale.

Takeuchi sourit. Elle introduit la carte numérique dans la fente de l’appareil  et met en marche le gros lecteur-enregistreur professionnel. Les aveux de Selma emplissent le petit bureau. Lars Heyerdahl ne s’est pas contenté d’améliorer l’enregistrement en égalisant les décibels, en rendant les sons plus clairs, plus audibles, en débarrassant la prise de son initiale de ses bruits de fond. Il a également gommé les claquements des lanières qu’on aurait  pu entendre.

La patronne du Crab’s Inn arrête le Nagra.

–  Quant à Charlotte Wilbur et Ozaleea, elles témoigneront comme je leur dirai de témoigner. Tu diras à tes juges que tes aveux ont été arrachés sous le fouet. Toutes les deux ensemble elles tomberont des nues … Te riront au nez … Affirmeront aux juges que tes histoires de fouet sont une pure invention, sans le moindre fondement. D’un côté toi seule. En face de toi deux témoins. Et un enregistrement sur lequel il n’y a aucune trace de coups.

Selma relève la mèche qui lui recouvre l’œil gauche. Elle ourle ses lèvres en une moue mi-ironique, mi-résignée.

–  Puis-je savoir quelle sera ma punition, Madame ?

–  Rester à Little Sitkin jusqu’en octobre de l’année prochaine, soit pratiquement un an. Tu travailleras dans mon auberge, ici au Crab’s Inn, comme fille de cuisine. Pendant l’hiver tu ne seras pas surchargée de besogne. Mais quand la saison touristique va battre son plein, de Pâques à fin septembre, tu feras des journées de dix heures, travail le dimanche, un jour de repos en semaine. Je vais avoir Charlotte Wilbur comme serveuse. Tu travailleras sous ses ordres. Et si quelqu’un a le sens du travail bien fait, c’est Charlotte ! !

–  J’ai entendu dire qu’elle donne facilement la fessée …

–  C’est tout à fait exact, Selma. Elle ne supporte pas les femmes paresseuses. Il y aura certainement des moments où tu te retrouveras courbée sous son bras, blouse haut troussée, tablier écarté, ta petite culotte autour des mollets … ET LA FESSÉE AU MILIEU DE TES CASSEROLES ! ! !

–  Je ne sais pas faire la cuisine, madame. Personne ne m’a jamais appris.

–  Tu n’en auras pas besoin. Sauf bien sûr si tu désires t’y mettre. Tu éplucheras les légumes, videras les poissons, préparera les morceaux de viande selon mes instructions … Tu feras la vaisselle … Laveras la cuisine … Astiqueras l’argenterie et les cuivres …

–  Je commencerai quand ?

– Comme je te l’ai dit, la saison va commencer à Pâques. D’ici là tu peux venir m’aider en cuisine. Tu n’auras pas beaucoup de travail, sauf le samedi et le dimanche. Et sauf ce soir, bien sûr.

–  Vous parlez de cette réception ?

–  Oui. J’ai prévu une petite fête pour ce soir, histoire de resserrer les liens entre nos communautés de pêcheurs. Ton jugement en public m’en a fourni l’occasion. Nous allons préparer un dîner pour au moins soixante personnes. Tu vas m’aider à le préparer.

–  C’est vous qui fournissez les tabliers, madame ?

–  Oui. Les blouses et les tabliers. Deux en roulement, que tu changeras tous les jours. Un tablier blanc de cuisine. Le grand tablier à manches en grosse toile  –  celui que tu portes en ce moment  –  pour la plonge et laver par terre. Enfin un tablier en caoutchouc jaune pour la poissonnerie. Celui là n’a pas besoin d’être changé : un coup de jet d’eau chaque soir suffit à le nettoyer. Dessous tu porteras des blouses longues. C’est d’ailleurs ce que je porte moi-même quand je suis en cuisine.

–  J’ai remarqué que madame Wilbur porte toujours deux tabliers, l’un par-dessus l’autre.

– C’est juste. Charlotte ne peut pas se passer de ses tabliers. Pour elle, c’est comme une seconde peau.

Takeuchi pianote avec ses doigts sur le couvercle en plastique du Nagra. Elle regarde la veuve de Derek d’un air songeur.

– Je vais te poser une question, Selma … Une question très indiscrète. À laquelle tu n’est pas obligée de répondre si tu ne le souhaites pas. Aimes-tu te faire enculer ?

Un flot de sang empourpre le visage de Selma. Elle baisse la tête. Elle cache ses deux mains dans la grande poche ventrale de son tablier. Elle se tortille comme une gamine prise en faute et bredouille :

–  Oui, madame, c’est vrai … Comment le savez-vous ? J’adore ça !

–  Disons que mon petit doigt me l’a dit …

–  Il m’est très difficile d’avoir un orgasme vaginal. Tandis qu’avec la pénétration anale, je pars au quart de tour.

–  As-tu déjà été enculée en tablier ?

–  Non, madame.

–  Et lavementée en tablier ?

–  Non plus, madame.

–  Tu devrais essayer, c’est délicieux.

La patronne du Crab’s Inn se lève.

–  Alors, Selma, ma proposition … C’est oui ou c’est non ?

–  C’est oui, madame.

Elle écarte les mains en signe d’impuissance résignée.

–  Je préfère encore faire la souillon dans votre restaurant le temps d’une saison, plutôt que de me farcir cinq ans au pénitencier fédéral.

–  C’est donc entendu : fille de cuisine à L’Auberge du Crabe,  jusqu’au 20 septembre de l’année prochaine ?

–  C’est d’accord, madame.

–  Fessée par madame Wilbur si fais ta paresseuse ?

–  Je l’accepte, madame, puisque je ne peux pas faire autrement. J’aurais une question, s’il vous plaît ?

–  Je t’écoute.

–  Je ne pourrai pas garder la grande maison que j’habitais avec Derek. Les traites sont beaucoup trop chères.

Elle hésite. Elle regarde Takeuchi en dessous.

–  Je ne pense pas que mon salaire de fille de cuisine sera très élevé …

La patronne du Crab’s Inn réfléchit un instant.

Nous avons le temps d’y penser. Nous réglerons ces questions plus tard. En tout cas tu n’as pas de souci à te faire dans ce domaine. Sache que je connais le monde du travail certainement beaucoup mieux que toi. J’ai commencé à travailler à quinze ans, comme souillon dans un sushi shop de Sapporo. Le patron faisait des faillites frauduleuses à répétition pour ne pas payer ses fournisseurs et ses employés. A dix-huit ans, je suis allée soutenir les ouvrières pendant les grandes grèves des filatures Noshita. Sur la base américaine où j’ai connu mon mari, j’ai créé un syndicat pour négocier les salaires avec la Navy. J’ai toujours combattu pour les droits sociaux … Pour qu’il y ait davantage de justice entre les hommes … Davantage de fraternité sur cette terre. Si toutefois c’est possible ! !

Takeuchi lisse son tablier rose sur ses cuisses et regarde Selma d’un air découragé. Pour la première fois depuis que les deux femmes s’affrontent, Tak, pourtant la grande gagnante, ferme les yeux, détourne la tête et fuit la confrontation. Elle se contente d’articuler, sans regarder la veuve de Derek :

–  Tu n’as rien à craindre de ce côté là : je ne suis pas quelqu’un qui exploite ses employées. Charlotte te le dira.

–  Merci, madame.

–  Bon, c’est pas tout ça, nous avons la fête à préparer. Seulement tu vas vite aller t’habiller avant. Je ne tolère pas que ma souillon se promène à poil sous son tablier ! !  Allez, file … Je t’attends en cuisine dans une heure.

.../.... à suivre


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