Présentation

  • : Tabliers, blouses et torchons de cuisine
  • Tabliers, blouses et torchons de cuisine
  • : enema
  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Recherche

Derniers Commentaires

Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 09:04

Un récit de J-F Molenbeek, qui nous a déjà donné des souvenirs de jeunesse (Adieu Belleville) et une première fiction (Abattage clandestin). Avec mes remerciements à l'auteur.


Charlotte Wilbur s’était dépêchée. Elle avait ôté ses gants de caoutchouc enduits d’acide décapant, s’était lavée trois fois les mains. Sanglée comme toujours dans ses deux indispensables tabliers  –  sans lesquels elle se serait sentie nue  –  un à rayures jaune et gris porté par-dessus un deuxième en cretonne à fleurs, elle attendait Takeuchi  sous le sémaphore. Cinquante mètres les séparaient de la maison blanche à volets bleus des MacGovern.

La patronne du Crab’s Inn lui fit répéter la manœuvre :

–  C’est pareil que ton baladeur. La seule différence c’est la fonction dictaphone.

–  Tu veux que j’enregistre votre conversation ?

–  Tout à fait. Quand je te ferai signe, tu appuieras sur ce bouton jaune … Ici.

–  Record.

–  Exactement. Maintenant écoute moi bien Charlotte … Ton rôle va être très important. Mon Sony n’est qu’un petit dictaphone. Il n’est pas fait pour de la vraie prise de son, son micro incorporé ne capte rien au-delà de quelques mètres. Et encore à condition qu’il n’y ait aucune interférence. Tu a compris comment enregistrer ?

–  Oui, tu viens de me le montrer … J’appuie sur le bouton jaune record.

–  C’est cela même. Je vais laisser le porte ouverte. Tu tiendras le dictaphone le plus près possible de l’ouverture. Quand je te ferai signe, tu enregistreras notre conversation. Sois attentive, regarde bien ce que nous ferons, Selma et moi. Les fois où la Selma te tournera le dos, n’hésite pas à avancer l’enregistreur le plus loin possible dans la pièce, afin d’obtenir une meilleure prise de son. Si Selma se tourne vers la porte, alors là vite, au contraire, tu retires l’appareil et tu te caches sur le côté. D’accord, Charlotte ?

–  J’ai compris, Tak.

Elles se dirigent ensemble vers la maison des MacGovern. Elles ne sonnent pas à la porte d’entrée, sur le perron. Elles contournent la maison par derrière. Takeuchi regarde par la fenêtre de la cuisine. Assise sur une chaise, ses jambes écartées, Ozaleea regarde les outrageantes images d’une revue à scandales. Elle tient le magazine ouvert dans sa main gauche, s’excitant sur les frasques de starlettes nymphomanes, de minets drogués, sur le comportement impudique de chanteuses qui, à défaut de talent, font grand étalage de leurs seins et fesses. De sa main droite la servante a relevé bien haut sa robe et  son tablier et elle se masturbe allègrement avec une grosse carotte.

Takeuchi frappe à la vitre.

Toc  –  Toc  –  Toc

Ozaleea bondit sur sa chaise comme si elle avait reçu un choc électrique. La carotte roule sur le carrelage, va finir sa course au pied de l’évier.

A la vitre, Takeuchi met un doigt sur ses lèvres pour lui signifier de se taire. Aussi effarée que honteuse, la servante baisse robe et tablier pour aller soulever la fenêtre à guillotine.

–  Madame Kowalski !

–  Chut, tais toi. Va nous ouvrir et laisse nous entrer sans faire de bruit.

Dans ce minuscule port perdu sur la mer de Béring, sentant la marée et le goémon, le goudron et le gazole, la bonne des MacGovern est habillée comme l’étaient les domestiques stylées sur les anciennes plantations françaises de Louisiane : un immense tablier blanc victorien, bouffant, bouillonnant, froufroutant, enrubanné, noué par dessus une longue robe noire qui lui cache les pieds. Pour les gros travaux, tels que la lessive, la vaisselle, frotter le parquet ou laver le carreau de cuisine, elle mettait alors une longue blouse de coton bleu pâle, délavée et rapiécée, par-dessus laquelle elle nouait un grand tablier en toile de jeans, très enveloppant, les pans croisés sur les fesses et les cordons noués au milieu du ventre.

A la porte d’entrée, Takeuchi lui demande à voix basse :

–  Où est ta maîtresse ?

–  Dans son boudoir, madame.

–  Parle moins fort. Qu’est ce que tu faisais dans ta cuisine quand nous avons frappé au carreau ?

Ozaleea devient écarlate.

–  Je lisais, madame.

–  Tu LISAIS ! !  On devrait interdire ces magazines dégueulasses … Dégueulasses et pernicieux. Tu ne vois donc pas à quel point ces images, ces articles sont nocifs ?  Tu ne comprends pas qu’ils sont faits pour bercer de mirages les filles comme toi et les entretenir dans leur esclavage ? Non, tu ne peux pas comprendre ça ? Plus tu lis cette merde, plus tu t’enfonces dans l’aliénation. Fantasmer et te branler la chatte sur ces pauvres types, ces crevards qui changent de sexe, ces putains qui vendent leur culotte aux enchères, ces nénettes névrosées qui ne tiennent debout qu’à coups de seringue, tiens, si je m’écoutais je te foutrai des baffes ! !

–  Mais madame … C’EST HOLLYWOOD ! ! !

–  Ouais, c’est Hollywood, comme tu dis. Nous reparlerons de ça un autre jour, Ozaleea. Aujourd’hui nous ne sommes pas ici pour philosopher mais pour agir. Où est-ce qu’il est,  le « boudoir de madâ-â-â-me » ?

–  Au premier étage.   

–  Tu vois ce que je tiens dans ma main ?

–  Oui, madame.

–  Regarde le bien.

–  Je le regarde, madame.

–  Qu’est-ce que c’est ?

–  Un martinet, madame.

–  Ça sert à quoi, un martinet ?

–  A fouetter, madame.

–  Par exemple les servantes qui écoutent aux portes et regardent par le trou de la serrure ?

Takeuchi arrête d’un geste la protestation apeurée de la métisse.

–  Tsk, tsk, tsk … Inutile de nier, je  suis  parfaitement renseignée. Telle que tu me vois, je vais avoir une conversation sérieuse avec ta maîtresse. Un entretien privé de la plus haute importance. Cette conversation, je souhaite que tu en entendes tous les détails. Tu comprends ce que je te dis, Ozaleea ?

–  Bien sûr, madame.

–  Je veux, justement, que tu écoutes derrière la porte avec madame Wilbur … La porte que je laisserai volontairement entrouverte pour que vous puissiez aussi voir. Je veux que vous soyez toutes les deux témoins de ce qui va se passer entre ta maîtresse et moi. Afin de pouvoir éventuellement en témoigner en justice, si cela devait devenir nécessaire. As-tu bien compris, Ozaleea ?

Une lueur d’intelligence passe fugitivement dans le regard de la bonne.

–  J’ai très bien compris, madame Kowalski ! ! Et je peux assurer madame qu’elle peut compter entièrement sur moi.

–  Toi, Charlotte, tu attends mon signal pour enregistrer.

–  Je suis prête.

–  Allez, les filles … On y va ! !

Les trois femmes en tablier montent l’escalier sans faire de bruit.

Takeuchi entre sans frapper dans le boudoir de Selma MacGovern.

En négligé vaporeux ivoire frangé de dentelle parme, la femme de Derek se laque les ongles  devant une coiffeuse qui pourrait servir de vitrine à une boutique de produits de beauté. Sur les meubles, sur les dossiers des chaises, des dizaines de robes sont étalées. Des guéridons bas sont chargés de plateaux dorés, argentés, remplis de gâteaux, de bouchées pralinées, de nougats mous roses et verts, de dattes fourrées à la pâte d’amande, de choux à la crème  …

La patronne du Crab’s Inn fait claquer le Chat à Neuf Queues.

–  Selma !

Le flacon de vernis dans une main, le pinceau dans l’autre, la blonde semble transformée en statue.

–  Tu vas tout me dire, Selma  … TOUT.  Depuis A jusqu’à Z.

Takeuchi brandit le fouet de côté, abat transversalement les lanières en un mouvement tournant qui cingle Selma en travers des reins et lui arrache un hurlement de douleur.

La blonde décolorée se lève, affolée. Elle se met à courir, à sauter, serrant son peignoir autour de ses cuisses, tentant vainement de se protéger.

Takeuchi la poursuit tout autour de la pièce, la fouettant sur les fesses et les cuisses à coups redoublés du martinet.

–  TOUT, espèce de garce … Tu vas TOUT me dire. Et quand j’en aurai fini avec toi, ton cul ressemblera à de la confiture de fraises.

Takeuchi donne le signal de commencer l’enregistrement.

Ozaleea jubile derrière la porte laissée volontairement entrouverte.

CLAKK …. CLAKK …. CLAKKK …. CLAKKK ….

–  Tu vas parler, Selma ?

–  Oui …. OUI, Takeuchi … Je t’en supplie, ne me fouette plus ! ! !

Elle se met à genoux devant la patronne du Crab’s Inn. Elle implore, mains jointes.

–  Plus LE FOUET, Takeuchi ! !

–  Alors parle. Et VITE !

Derrière la porte, Ozaleea et Charlotte entendent les aveux complets de Selma MacGovern.

  … Selma dont Tak, fidèle à sa parole, termine la juste punition en la fouettant, ainsi qu’elle l’avait promis, « jusqu’à ce que son cul ressemble à de la confiture de fraises ».

Laissant la blonde écroulée sur le tapis, pantelante, pleurant bruyamment au milieu de ses plateaux de sucreries, ses deux mains plaquées sur ses fesses enflammées et labourées, zébrées de bourrelets violets entrecroisés, Takeuchi prend le bras de la servante au passage.

–  Toi retourne à tes carottes. Si j’ai besoin de ton témoignage je t’appellerai.

–  Madame sait qu’elle peut compter sur moi.

–  Un de ces jours, passe donc me voir au Crab’s Inn. J’aimerais pouvoir t’ouvrir les yeux sur ce miroir aux alouettes qu’est … Ton cher HOLLYWOOD, comme tu l’appelles !

–  Je viendrai, Madame Kowalski. J’ai très confiance en vous. J’ai envie que vous m’appreniez des choses.

Takeuchi lui donne une tape amicale sur la joue. Elle sort sur le quai baigné dans une semi-obscurité brumeuse. 

–  Viens, Charlotte. Nous allons écouter ce que tu as enregistré.

Takeuchi glisse le manche du martinet dans la poche de son tablier. Les lanières flottent et se balancent sur son ventre et ses cuisses. Charlotte Wilbur tient le dictaphone comme un évêque porte le Saint Sacrement dans une procession bretonne. Elles retournent ensemble au Crab’s Inn. La nuit polaire permet tout juste de suivre la ligne plus claire du quai. L’eau noire clapote au pied du dock.

–  Voilà une bonne chose de faite. Malheureusement, nous n’en sommes qu’au début. Je te fais un café-whisky, Charlotte ?

–  Avec plaisir. Quelle garce cette bonne femme, tout de même ! !

–  Je ne te le fais pas dire …

Elles boivent ensemble, assises en face l’une de l’autre dans la salle du bar.

–  Dis moi, Tak … Puisque ton dictaphone a une portée si courte, pourquoi ne le tenais pas toi-même à la main ?  Tu étais dans la pièce avec Selma. L’enregistrement aurait été meilleur.

–  J’ai voulu mettre toutes les chances de mon côté. Le piratage des casiers en haute mer est classé parmi les félonies, et à ce titre sévèrement puni. Selma risque dix ans de prison. Si elle avait vu d’entrée de jeu que je voulais enregistrer sa confession pour éventuellement la produire devant un tribunal, elle aurait bandé toutes ses énergies pour ne pas craquer, pour surtout ne rien avouer risquant de la compromettre. Même sous les lanières, elle aurait probablement tenu bon. Entre la peur du fouet et la peur de la prison, la seconde l’aurait vraisemblablement emporté. Tandis que me voyant entrer seule, l’air furax, tenant mon martinet à la main, l’effet de surprise à joué en plein. Elle était persuadée que je déboulais chez elle en rage, pour la châtier de sa traîtrise. Peut-être aussi pour la punir de tromper Derek. Entre femmes on comprend ces choses là. Surtout que, pour Selma, je suis une abominable puritaine à cheval sur les principes, confite dans le confusianisme le plus rigide. Ne se méfiant pas, voulant surtout que j’arrête de la fouetter, elle est tombée dans le piège et s’est empressée de tout avouer.

–  Ce qui ne t’a pas empêchée de lui peler la peau du cul dans les règles de l’art !

–  Elle le méritait. J’aurais aimé la fouetter en public, attachée nue au mât d’un navire, devant une foule de spectateurs et de spectatrices massés sur le quai.

–  Puis arroser ses plaies d’eau salée. Splash … Un plein seau. Splash … Un deuxième seau. Et encore vingt coups supplémentaires du Chat à Neuf Queues. Mon grand père me racontait que c’était comme ça qu’on punissait les marins, dans l’ancienne marine à voile.

Takeuchi se reversa du whisky.

–  Il y avait une autre raison aussi. Un enregistrement seul n’a pas valeur de preuve devant les tribunaux. Avec les technologies actuelles, les synthétiseurs de voix et tous ces bidules, il est relativement facile de fabriquer des enregistrements bidon. C’est pour ça qu’il me fallait aussi deux témoins oculaires.

–  Ozaleea et moi.

–  On ne peut rien te cacher.

–  Tu penses que nous serons amenées à témoigner devant la justice ?

–  Je n’en sais rien. Tout va se jouer cette nuit. Si les pirates réussissent leur coup et volent notre campagne de pêche, je serai bien obligée de dire ce que sais à la police. Derek et Selma seront arrêtés comme complices. Alors, oui, il y aura vraisemblablement un procès.

–  À Dutch Harbor ?

–  Je crois plutôt à Anchorage.

Takeuchi consulta sa montre.

–  Est-ce que tu peux encore rester un peu ?

–  Bien sûr, Tak. Je ne vais sûrement pas te laisser dans un moment pareil. Tu peux me demander n’importe quoi, tu le sais.

–  Merci, Charlotte. Je vais voir si je peux capter le Lady Alaska.

Restée seule dans la grande salle, Charlotte Wilbur regarda autour d’elle. L’année prochaine, pendant la saison touristique, c’est ici qu’elle viendrait travailler chaque jour, de midi à dix heures du soir. Non seulement elle aimait l’ambiance du Crab’s Inn, mais une sincère amitié la liait à Takeuchi. Au début, c’est vrai, un vague fond de racisme, qu’elle ne s’avouait d’ailleurs pas elle-même, la rendait réticente vis-à-vis de la « Jap ». Son père avait fait la campagne de Birmanie avec les « Maraudeurs » de Merrill, et il en avait rapporté des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête. Puis elle était venue travailler à temps partiel et la gentillesse de Takeuchi l’avait définitivement conquise. Pour la mère Wilbur, la première qualité d’une femme est d’être courageuse, travailleuse, et bien sûr d’être en tablier du matin au soir. Takeuchi avait ces qualités là. Un jour, sur le quai, Charlotte sortait des paniers de poissons du Eye of Providence. Chaque panier pesait 40kg. Elle transpirait, s’épongeait le front, ses mains gercées et crevassées crispées sur les anses, son visage aussi rouge qu’une crête de coq. Takeuchi était sortie de son bar, avait mis un grand tablier jaune de poissonnière et l’avait aidée à débarder.

« Qu’est-ce que c’est beau ici », se dit Charlotte en finissant son café. « Il fallait vraiment s’appeler Takeuchi pour créer un bar russe dans le 49ème État des States ! ! ».

La saison touristique ayant été excellente pendant plusieurs années consécutives, Tak et son mari avaient décidé, d’un commun accord, de moderniser en priorité le Crab’s Inn  –  d’autant que les comptables et juristes de Dutch Harbor conseillaient, pour des questions de rentabilité et d’amortissement, de conserver encore quatre ans le Lady Alaska. Tout poussif et crachoteux qu’il était, le vieux caseyeur n’en accomplissait pas moins fort honorablement ses campagnes de pêche et fendait gaillardement de son étrave cabossée la houle verte de la mer de Béring …

Moderniser le bar-restaurant, oui certes. C’était l’idée de Takeuchi depuis le début. Mais le moderniser comment ? Avec quels matériaux ? dans quel style ? Tak se désolait de voir la plate et triste uniformisation qui sévissait d’un bout à l’autre de l’archipel. Hôteliers et restaurateurs, gargotiers et patrons de bars semblaient ne connaître qu’un seul style : « l’artisanat indien ». Le comptoir est « indien », la salle est décorée « à l’indienne », les chambres d’hôte sont tendues de tapisseries « indiennes », sur le trottoir à l’entrée du bar se tient un « Indien » en bois … Bientôt ça va être comme au Nouveau Mexique où les routes sont jalonnées tous les dix kilomètres de « villages navajos », pur produits de l’industrie touristique, où l’on vend aux vacanciers des souvenirs de pacotille, des talismans à la tête du client et du chili con carne dont ne voudrait pas un cowboy texan. Takeuchi ne voulait à aucun prix se transformer en mouton de Panurge et suivre, par conformisme ou manque d’imagination, une tendance qu’elle désapprouvait. Elle voulait se démarquer. Son Crab’s Inn allait être « différent » des autres, elle se l’était promis.

D’accord, mais comment ?

Une fois les touristes partis, et avant que commence la campagne au crabe, elle avait pris l’avion pour Vladivostok. Puis une navette pour Pétropavlosk, décidée à visiter les provinces maritimes russes afin de voir ce qu’ils faisaient là bas. A quoi ressemblaient les ports de pêche du Kamtchatka ? Leurs hôtels, pensions de famille, bistrots, discothèques ? Elle espérait y trouver des idées neuves, originales. Las ! elle n’y trouva que de la déprimante autant que hideuse architecture soviétique. Pétropavlosk est une ville laide, morte, où traînent leur ennui des bandes de militaires désœuvrés. Les bistrots où ils vont se soûler à la vodka ont des tables en Formica, des chaises en aluminium tubulaire, des murs nus, badigeonnés au produit anti-moustiques, un comptoir rafistolé avec des plaques de zinc mal soudées. Une ampoule nue pend du plafond. À côté, Dutch Harbor est un petit Miami du cercle polaire ! Elle s’apprêtait à repartir, bredouille et déçue, lorsqu’elle lut un dépliant du syndicat d’initiatives des provinces maritimes, recommandant vivement  –  en russe, en anglais, en français, en espagnol, en japonais, en chinois  –  la visite du « Fort cosaque de Vasratcha Nitzi », sur la plus grande des îles du Gouverneur.

Elle s’y rendit à bord d’un ferry pissant le mazout et sentant le yaourt de yak. Bingo !  C’était exactement ce qu’elle cherchait. Bien sûr, Vasratcha Nitzi est la reconstitution artificielle d’un passé disparu. Mais le but recherché est plus culturel que mercantile : ce n’est pas uniquement un parc d’attraction pseudo folklorique pour touristes. Au moins  –  comme Williamsburg en Virginie  –  comme le Vieux Carré de la Nouvelle Orléans, Fort Carillon sur le lac Champlain, les châteaux de Louis II de Bavière ou certains villages de la « route des vins » en Alsace  –  c’est vraiment très bien fait, par des équipes de bâtisseurs qui aiment leur pays, savent ausculter son « âme » et désirent transmettre leur culture et leur art aux générations futures. La reconstitution, minutieuse et très soignée, supervisée par des historiens, des archéologues, d’un comptoir d’échange pour les chasseurs de fourrure du XVIIIème siècle enthousiasma Takeuchi. Voilà !  C’était même idéal sur le plan historique puisque, pendant sa longue période russe, L’Alaska avait eu ses anses, fjords et rivières jalonnés de fortins et de Trading Posts qui, à en juger par les photos qu’elle en avait vues, ressemblaient beaucoup à ce Vasratcha Nitzi. Anchorage ne se nommait-elle pas à cette époque la Nouvelle Arkhangelsk…

Takeuchi avait alors contacté un architecte de Vladivostok spécialisé dans les constructions traditionnelles en bois. Sa publicité était : Le bois c’est beau, c’est sain, c’est écolo !

Elle lui avait dit ce qu’elle voulait, il lui avait envoyé son projet accompagné d’un devis. Avec l’accord de Vinnie, le marché avait été conclu. Tak a souvent de la chance. Elle en eut ici encore. Cet architecte de Vladivostok avait un jeune stagiaire anglais de vingt-cinq ans, diplômé du Royal College of Art de Londres. Passionné par tout ce qui touchait à la culture, à l’architecture, à l’histoire, aux ethnies de la Sibérie orientale, Andrews s’était emballé pour cette construction russe sur le territoire des États-Unis. Un hélicoptère l’amena sur Little Sitkin. Tak l’attendait près du sémaphore. Dès leurs premiers échanges, ils ont su qu’ils allaient s’entendre. Leur collaboration sur le chantier s’était avérée aussi fructueuse qu’amicale..

Voilà donc comment le Crab’s Inn s’était transformé d’un banal bistrot de port de pêche en un impressionnant « Fort cosaque » qui en jetait plein la vue. Le narval naturalisé, suspendu au plafond par deux chaînettes, était une trouvaille d’Andrews : il avait déniché la bestiole chez un antiquaire de Shanghaï. La salle, en rondins mal équarris, faisait penser à l’intérieur grouillant et pittoresque de ces auberges-caravansérails fréquentées par les marchands allant à la foire de Nijni-Novgorod. Aux murs des peaux, des fourrures, des armes anciennes  –  dont un rare Mosin-Nagant 1891, le fusil qui équipait l’infanterie russe pendant le siège de Port-Arthur  –  des sabres d’abordage, javelots, boucliers tartares, outils de pêche d’autrefois, harpons en os et en bois, gourdins pour assommer les phoques, foënes samoyèdes taillés à la main dans du bois d’épave durci au feu. L’éclairage venait de lampes à huile d’origine, converties à l’électricité pour des raisons de sécurité. Au sous-sol on avait installé un sauna, où les verges de bouleau étaient renouvelées chaque matin dans des seaux d’eau glacée.

Takeuchi revint, l’air soucieux.

–  Je n’arrive pas à établir la liaison. Je ne sais pas où est Vinnie en ce moment.

–  Et le Who Cares de monsieur MacGovern ?

–  Le Who Cares ne répond plus depuis hier. Charlotte, as-tu des armes chez toi ?

–  Les deux  fusils de chasse de mes fils. Et un révolver qu’ils ont absolument voulu m’acheter pour quand je reste seule à la maison.

–  Peux-tu mes les prêter pour un jour ou deux ?

–  Non.

L’athlétique poissonnière glissa ses mains sous les bavettes de ses deux tabliers. Elle agita ses dix doigts comme si elle jouait du piano. On aurait cru que des souris, ou des loirs, dansaient la sarabande sous les bavettes. Elle se pencha en avant pour regarder la Japonaise bien en face.

–  Non, je ne te les prêterai pas. Tu as l’intention de partir en mer, n’est-ce pas ?

–  Bien sûr. Je ne vais pas laisser mon mari seul dans le détroit d’Oglala, face à une flottille de pirates. Nous savons maintenant que Derek a trahi. Il n’y a plus que moi.

–  Non, Tak. IL Y A NOUS DEUX. Nous allons rassembler toutes les armes que nous pourrons trouver. Et je t’accompagne.

–  Charlotte …

–  Encore un mot, je te colle en travers de mes tabliers. Et je te préviens, Tak : un derrière que j’ai fessé en garde les marques pendant longtemps !

 

.../... à suivre


Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés