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  • : Ce blog est consacré au fétichisme des tabliers de cuisine de femme, des blouses de femme et des torchons de cuisine. Il s'adresse aux adultes seulement, ayant atteint l'âge de la majorité légale dans le pays. Et tenez les enfants à l'écart, bien sûr.
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Dimanche 23 janvier 2011 7 23 /01 /Jan /2011 09:03

La fin du récit de Molenbeek.


 

Monique préparait un Daiquiri : sirop de canne – jus de citron – liqueur d’abricot – rhum blanc. Pour faire ses mixages elle avait mis un tablier rétro, un immense tablier blanc comme en portaient les servantes et les femmes de chambre aux alentours de 1900, très long, très enveloppant, la bavette remontant jusque sous le menton, les pattes d’épaule festonnées de larges volants, tout plein de bretelles dans le dos et des cordons qui, même noués, lui pendaient très bas en dessous des fesses, le long des cuisses jusqu’aux mollets où ils se balançaient à chaque pas qu’elle faisait.

 

– Je voudrais te faire connaître quelqu’un que j’ai rencontré cet après-midi au Coconut Club.

 

– Qu’est-ce que t’allais encore faire au Coconut ?

 

– Voir Myriam. Elle a des coupons de soie qui m’intéressent. A 350 francs le mètre c’est une affaire. Elle m’a présenté à Albert qui est maqué avec sa nouvelle copine, une espagnole de la troupe. Danseuse. Juanita Cortez. C’est la fille aînée d’Enrico Cortez, tu te souviens, le ministre républicain assassiné par les phalangistes. Je suis sûre qu’elle te plairait. Pensionnaire en uniforme. Culotte de coton à grosses côtes, jupe plissée bleu marine, chaussettes blanches et souliers vernis. Spécialiste de la canne anglaise. Myriam m’a glissé en confidence que ce n’est pas seulement du théâtre pour elle. Juanita est une vraie soumise. Elle ne le fait pas uniquement pour gagner de l’argent, elle a réellement ça dans le sang. Sur scène elle joue les collégiennes british, mais ce qu’elle préfère de tout c’est la discipline domestique à la maison. Elle se fait régulièrement fesser par son Albert. Une fessée en tablier, administrée dans sa cuisine, ça la fait terriblement jouir. Après la fessée elle fait sa vaisselle le cul à l’air, les pans de son tablier largement écartés pour exhiber son derrière tout rouge. Son mignon petit cul, rebondi comme un ballon de football, enflé et turgescent d’avoir été sévèrement fessé de main de maître. C’est très exactement l’expression qui convient, si tu voyais les mains d’Albert tu comprendrais tout de suite. Larges, rouges, lourdes, effrayantes. C’est pas des mains qu’il a, c’bonhomme, c’est des battoirs. Alors que Juanita est toute menue, délicate et fragile comme une porcelaine de Saxe. Je suis sûre que son cul tient tout entier dans l’une des pognes d’Albert.

 

– La Belle et la Bête, rigola Fernand.

 

Il plia son journal, le jeta sur la table et s’étira en bâillant.

 

Monique concassait les glaçons pour en remplir le shaker. Elle voyait l’image de son amant, déformée dans le miroir concave que formait le shaker chromé.

 

– Albert est dans les affaires. Le même genre d’affaires que toi, mais lui c’est le métal.

 

– J’connais rien au métal, grogna Fernand.

 

– Je le sais, mon chéri. Et je ne me serais jamais permis de t’en parler si cet Albert en question ne m’avait pas parlé de viande.

 

– S’il est dans le métal, qu’est-ce qu’il vient se mêler de viande ?

 

– Justement. C’est pour ça qu’il aimerait te rencontrer.

 

– Il me connaît d’où, ce mec ?

 

– Juanita lui a dit que j’étais la copine de Myriam. Myriam lui a dit que j’étais ta régulière. Et comme tout le monde sait que la viande sur Paris c’est à 80% toi ….

 

– T’es sûre de ce mec ?

 

– Non. Dans ce métier personne n’est jamais sûr de personne. C’est toi qui me l’a appris.

 

– Ça serait une grosse affaire ?

 

– Il a mentionné trente tonnes.

 

– Invite le toujours à croûter, on verra bien ce qu’il a dans le ventre.

 

Comme Fernand, comme beaucoup à cette époque, l’homme du Coconut Club n’était connu que de son seul prénom : Albert.

 

– J’ai une grosse commande des Allemands. Quatre-vingt tonnes de fil de cuivre, calibre 7, norme internationale. Mais d’après ce que m’a dit Madame, c’est pas ton rayon.

 

– Non, pas du tout.

 

Monique avait fait une côte de bœuf marchand de vin entourée de pommes dauphines. Le vin un Pommard 1933. Autour de sa taille un tablier à pois jaunes sur fond vert, la jupe évasée en corolle, le large cordon formant un gros nœud bouffant au creux des reins.

 

– Ça te semble faisable ?

 

Fernand haussa les épaules.

 

– Tout est toujours faisable. A condition d’avoir les connexions.

 

– Ouais, t’as raison bien sûr … les connexions … tout est là.

 

– Tout est là.

 

Des avions passèrent, le bruit de leurs moteurs allant décroissant à mesure qu’ils s’éloignaient. Certainement allemands puisque l’alerte n’avait pas sonné.

 

– C’est justement pour ça que je suis ici ce soir, Fernand. Pour les connexions.

 

Arrivé au café, après un flan à la noix de coco, la spécialité de Monique, Fernand ouvrit son porte-cigarettes en or, offrit à son interlocuteur une Player’s importée de Suisse. Il s’en prit une pour lui, en tapota le bout sur le couvercle avant de la porter à ses lèvres. Ses chaussures étaient en croco couleur miel.

 

Albert arborait d’impressionnantes moustaches tombantes à la gauloise. Ses mains rouges étaient effectivement énormes, de vrais jambons, les doigts terminés par de formidables ongles cornés qui faisaient penser à des sabots d’animal. L’homme avait une carrure de lutteur et de beaux yeux bleus candides, les yeux d’un enfant qui n’a pas encore perdu ses illusions.

 

– En marge de mon cuivre – incidemment, pourrait-on dire – je suis tombé sur cette affaire de viande qui me semble très intéressante. Par le commandant Kleinstock … l’oberst von Kleinstock … du service d’approvisionnement allemand. Tu le connais sûrement ?

 

– Oui.

 

– Il me donnait cette affaire pour que je lui trouve son cuivre. J’suis pas né de la dernière pluie …

 

– Ça c’est du Kleinstock tout craché. Jamais rien pour rien.

 

– Trente tonnes de bœuf premier choix, du charolais, direct des abattoirs, pas de transport, pas de risque. J’ai pensé que ça serait dans tes cordes.

 

– Pourquoi tu me proposes ça à moi ?

 

Albert rit. Il avait les dents en éventail. Elles avançaient sur le devant comme si elles voulaient attraper et mordre les formidables moustaches à la Clovis. Et ses mains …Vingt dieux, Fernand n’avait jamais vu des paluches aussi monstrueuses ! Le cul de Juanita devait être aplati sous ses fessées comme du laiton sous le marteau-pilon.

 

– Si Kleinstock venait te proposer un deal sur le cuivre, qu’est-ce que tu ferais ?

 

– J’irais me chercher une connexion métal.

 

– Kleinstock m’a proposé un deal sur le bœuf. Je me cherche une connexion bidoche.

 

– Réglo.

 

– Trente tonnes ça ne s’écoule pas chez le boucher du coin. Sur le marché de la viande c’est toi le roi. Je ne peux pas faire cette affaire tout seul.

 

– Combien ?

 

– Trente.

 

– Cinquante.

 

Ils se mirent d’accord sur 40% de commission pour Fernand.

 

– C’est à La Villette que ça se passe. Le chevillard que Kleinstock m’a donné s’appelle Lajoux. Dis lui que tu viens de la part de « Beaumarchais ».

 

– Où est-ce que je peux joindre ton Lajoux ? 

 

– Tu ne peux pas. Il n’est pas disponible de l’extérieur.

 

– Tu le connais ?

 

– Pas personnellement.

 

– Kleinstock, tu le connais personnellement ?

 

– Oui.

 

– Tu peux me le décrire ?

 

Albert rit.

 

– T’as raison d’être méfiant, Fernand. Dans notre bizness on est jamais assez méfiant. Souviens-toi d’Anatole … le Père Anatole, de Montreuil. Il rencontre un pote avec qui il avait joué étant môme, ils avaient été sur les bancs de la même école, ils avaient passé leur certif ensemble. Anatole rapporte une pleine valise de charcuterie de la Sarthe. A la gare Montparnasse il se fait contrôler. Il regarde le contrôleur … Julien ! Le vieux Julien d’autrefois ! ! Julien le conduit au poste, les bourres le livrent aux Chleus, Anatole est aujourd’hui dans les camps nazis, vêtu d’un uniforme rayé de bagnard, se nourrissant à l’eau de vaisselle et pesant quarante-cinq kilos. Kleinstock. J’y arrive. Fines lunettes cerclées de métal. Un visage en lame de couteau. Un teint plutôt blafard. La croix de fer sur sa poitrine, portée bien au centre pour se démarquer des SS qui la portent à droite. Vielle famille prussienne. Admirateur de la culture française. Les joues tellement rasées de près qu’on les croirait poncées au papier de verre. Pas très grand : je lui donne entre un mètre soixante-dix et un mètre soixante quinze. Tu ne peux pas lui parler trois minutes sans qu’il te sorte* « Ach ! Vous autres, les Français, vous êtes des sac-rés dé-mer-dards. »

 

– Il court certaines rumeurs sur ses goûts sexuels. T’en as entendu parler ?

 

– On dit qu’il oblige sa secrétaire à pisser devant lui.

 

– Comment s’appelle t’elle ?

 

– Ulrike … Ulrike quelque chose … Moi leurs noms chleus, tu sais … ??

 

– Elle pisse comment, la Ulrike, debout ou accroupie ?

 

– Alors là, Fernand, tu pousses dans les orties … J’en sais foutre rien, moi, comment qu’elle pisse … Merde, j’suis pas planqué sous la moquette quand il la tringle ! Dis moi simplement si le deal t’intéresse. Oui on y va. Non on se serre la paluche et on se quitte bons amis.

 

– Je te dis franchement, Albert. J’aime pas La Villette.

 

– J’peux rien te dire là-dessus … J’connais pas. C’est pas mon secteur d’activités.

 

– Moi je travaille principalement avec des abattages en province. La Sarthe, la Mayenne, la Creuse. En pleine forêt, deux heures du matin, au lever du jour y’a plus personne. Toutes les traces sont effacées. Le garde-champêtre est payé pour se la boucler. La Villette c’est trop dangereux. Ça grouille de bourrins. Marcel est tombé en mars dernier, P’tit Louis en juin. D’ailleurs j’ai pas de laissé passer pour entrer aux abattoirs. J’ai toujours préféré me tenir à distance.

 

– Kleinstock me procurera des laissé passer quand tu veux.

 

Il but le fond de sa tasse de vrai café, du Guatemala blond, et répéta en étirant ses gros doigts.

 

– … et si tu veux.

 

A chaque étirement on entendait ses phalanges craquer. Il tortilla ses moustaches roussâtres et regarda Fernand en face. Ses yeux trop bleus mettaient Fernand mal à l’aise.

 

– Moi tu sais, c’est le métal. Surtout le métal aiguisé et tranchant : couteaux ; haches ; clous ; pointes. La viande c’est accessoire. Si t’es d’accord, je te procure les laissé passer. Un pour Monique et un pour toi. Après c’est à toi de jouer. J’influence personne.

 

Une seconde escadrille passa dans le ciel. Des quadrimoteurs lourds, reconnaissables à leur ronflement grave et régulier. Probablement des Dornier DO 200 partis d’Orléans.

 

Fernand haussa son sourcil gauche.

 

– Qu’est-ce que Monique a à voir là dedans ?

 

Albert se pencha en avant de l’air d’un renard qui aperçoit une belle poule dodue.

 

– Disons le comme ça : Lajoux est un homme de fort tempérament. Il en pince tout particulièrement pour les jolies blondes.

 

Il s’inclina cérémonieusement devant Monique.

 

– … Les jolies blondes comme Madame. Si tu y vas seul, les discussions risquent de traîner en longueur. Alors que Madame emportera le marché en un clin d’œil.

 

Albert fit un clin d’œil.

 

– … Si tu vois ce que je veux dire??

 

Monique posa une main sur le genou de Fernand.

 

– Le prends pas mal, mon chou. Ce ne sera pas la première fois que je poserai culotte pour t’aider à décrocher un gros marché. Après tu m’offriras une bague … Hein, une belle bague avec un gros diam ?

 

Albert regarda Monique d’un air à la fois ironique et malin.

 

– Quand vous aurez obtenu ce marché pour votre homme, madame, c’est un diamant d’au moins trois carats qu’il faudra exiger de lui.

 

Le soir dans la chambre Fernand baissa d’abord son pantalon, puis son caleçon.

 

– Elle fait trois carats celle là ? Regarde la, dis moi ? Trois carats ? Alors grouille toi de te pencher sur le dossier de ce fauteuil parce que je vais te glisser trois gros carats dans ton écrin. Allez hop … ! ! Plus vite que ça ! ! Trois carats ! ! !

 

 

 

 

Monique et Fernand se rendirent à La Villette le surlendemain. Un fin crachin tombait sur Paris, les troquets autour des abattoirs avaient leurs lumières allumées qui se reflétaient à l’envers dans les trottoirs luisants. Trente tonnes de charolais ça valait le coup de se déplacer. Pour entrer dans l’enceinte des abattoirs il fallait d’abord montrer patte blanche aux feldgendarmes allemands, puis cinquante mètres plus loin rebelote avec les flics français. Des costauds en blouse maculée de sang sortaient des bâtiments ou y rentraient, poussant des chariots ou s’entassaient des carcasses. Les parcs à bœufs succédaient aux parcs à mouton, les uns beuglant, les autres bêlant. Au loin, un immense troupeau arrivait par une large avenue bordée d’arbres, une mer de bovins, une mer brune et meuglante qui ondulait à perte de vue jusqu’aux toits de Pantin tout là bas, jusqu’au canal de l’Ourcq. La haute silhouette des Grands Moulins se devinait derrière le rideau de pluie. Le long d’un quai, un camion de la Wehrmacht chargeait des porcs fraîchement égorgés. Devant un hangar, abritées sous un auvent, des femmes en tablier bleu désinfectaient des bétaillères vides. On ne savait pas où était Lajoux. Il fallut le chercher. Ils traversèrent des échaudoirs où l’on suffoquait dans une vapeur de hammam. Quelqu’un vint finalement dire qu’il était à la chaîne numéro 3. Un long convoyeur transportait les bêtes tuées jusqu’aux chambres froides, leurs carcasses suspendues à des crochets. Par moments la chaîne s’arrêtait. Elle repartait avec des saccades, des à-coups, les bœufs et les moutons se balançaient, pas toujours dans le même sens ce qui les faisaient se heurter. Ils parcoururent plusieurs chaînes d’abattage dans le grincement des machines, le cliquetis métallique des crochets. Quand on trouva finalement Lajoux, Fernand s’arrêta net. Il sembla transformé en statue. En une fraction de seconde son visage s’était vidé de son sang. Les tueurs de La Villette formaient un cercle autour d’eux. L’un des tueurs avait une moustache tombante à la Clovis et d’énormes mains rouges. Fernand fut pris de panique. Toute fuite était impossible.

 

Le chevillard à la barbe en collier était l’homme que Joubert et Eliakoff recherchaient.

 

C’était Jules Verne.

 

Monique esquissa un pâle sourire :

 

– Je vois que les présentations ne sont pas nécessaires. La Gestapo connaît bien Jules Verne. C’est sous ce nom de code qu’il est enregistré à Londres. Aujourd’hui il est Lajoux, un chevillard de La Villette. Demain il sera Danglois, ou Morrissot, ou le Capitaine Némo quand il fera sauter un train boche au milieu de la nuit. La police connaît aussi son vrai nom, n’est-ce pas, Fernand ? André Morland, ex-colonel commandant le 33ème Chasseurs. En 40 il a refusé l’armistice et il a rejoint la France Libre en passant par l’Espagne. Débarqué près de Cherbourg par un sous-marin anglais, il a fondé le réseau Griffon. Si la France sort un jour de ce merdier, ce sera grâce à des hommes comme lui.

 

Fernand avalait sa salive.

 

– C’est lui qui m’a révélé tes manigances, espèce de salaud. C’est lui qui m’a appris quelle ordure tu étais. C’est chez lui que j’allais quand tu croyais que j’allais retrouver un amant. André m’a tout raconté. Tout. Toutes vos saloperies depuis A jusqu’à Z. Tu ne cherchais pas à te débarrasser de Rémi en le faisant mettre en prison pour quelques mois pour marché noir, afin d’écarter un rival gênant. Non, bien sûr que non. Mais ici André t’expliquera mieux que moi. Il connaît la hiérarchie, la bureaucratie, les rivalités entre les différents services. Dis lui comment ils ont monté leur plan.

 

Le faux chevillard prit la parole :

 

– Le plan a d’abord été monté entre Joubert et son protégé Fernand. Les Allemands ont mis une prime de 500 000 francs sur la tête de Jules Verne. Seulement Joubert est fonctionnaire. Cela signifiait prévenir ses supérieurs, mettre toute la brigade dans le coup. Ça signifiait aussi le partage de la prime en cas de réussite. Les commissaires se réservant bien évidemment la plus grosse part, la répartition se faisant en descendant les échelons jusqu’au dernier sergent de ville. Pas bon ça. Joubert est un vendu mais ce n’est pas un imbécile. Seulement d’un autre côté il fallait toute une logistique pour monter un coup de filet de cette envergure. Joubert et Fernand ne pouvaient rien faire seuls. Joubert avait eu des contacts avec la Gestapo. Il avait travaillé, oh très discrètement, avec la « Carlingue » – la bande de la rue Lauriston – sur certains coups où il valait mieux que personne ne sache rien, pas plus les Allemands que la police française. On se faisait payer en francs suisses. Ni vu ni connu. C’est au cours de l’une de ces expéditions de barbouzes qu’il a fait la connaissance d’Eliakeff, un Russe blanc arrivé à Paris au début des années vingt. Son père avait commandé un croiseur d’escadre dans l’ancienne marine impériale. Joubert s’est dit qu’il valait mieux partager la prime à trois plutôt qu’à vingt.

 

Albert demanda alors :

 

– Ce que je pige pas, tu vois, c’est pourquoi Fernand a demandé à Monique d’appeler les roussins ? Rémi il était parti livrer la viande dans son vélo-taxi. Le Fernand il devait bien se douter que dénoncer son mari allait faire flipper Monique, non ? … Merde, même une gonzesse qu’a sa conscience dans le derche y réfléchit à deux fois avant de balancer son homme ! Le Fernand il n’avait qu’à se la boucler et appeler son pote Joubert lui-même. Sans rien dire à Monique, qui n’aurait jamais su pourquoi ni comment son Rémi s’était fait alpaguer. Motus et bouche cousue. Moi ça me paraît logique.

 

– Quand il s’agit d’attaquer une caserne de la Milice, là t’es un as, Albert. Mais pour ce qui est de la psychologie … ben disons … sans vouloir t’offenser … non, ça ne fait pas partie des dons qui t’ont été octroyés à ta naissance. Tu mentionnes la logique. Leur plan était au contraire parfaitement et rigoureusement logique. Il fallait – justement ! – que Rémi connaisse la trahison de sa femme. Qu’il sache qu’elle l’avait dénoncé pour se débarrasser de lui, parce que celui qu’elle aimait c’était Fernand. Son amant dans son cœur et dans son plumard. Son mari en prison. La boucle est bouclée. Rémi au trente-sixième dessous, complètement démoralisé, se demandant pourquoi tous ces malheurs lui tombent dessus en même temps, ne croyant plus à rien, amer, rongeant son frein, ruminant des idées noires, pleurant sur son amour perdu … et de ce fait tout disposé à travailler pour la Carlingue. On lui offrait en fait une possibilité de revanche, l’occasion de se refaire. Alors que si on lui avait fait la même proposition quand il était dans son état normal, il l’aurait vraisemblablement repoussée avec indignation. C’est ce que les flics appellent « ramollir le client ». Ça marche souvent mieux que la baignoire. Plusieurs d’entre nous ont été victimes de ce petit jeu-là. Ils n’étaient pas des lâches. Un lâche ne se fait pas parachuter la nuit au dessus de la France occupée. Pourtant ils ont retourné leur veste. Ne leur jetons pas la pierre. Il faut avoir les nerfs vachement solides pour ne pas craquer.

 

Monique approuva :

 

– Bien sûr c’est ça. C’est très exactement ça !

 

Elle se tourna vers Fernand :

 

– D’une part tu convoitais la prime. D’autre part tu me voulais entièrement et totalement à toi. Définitivement enchaînée à tes pieds. Ton esclave, ta chose, ton paillasson. Tu es un malade, Fernand. Malade de jalousie, de possessivité, de mégalomanie. Alors tu t’es assuré que Rémi ne reviendrait jamais. Porté disparu. Mort au champ d’honneur. Et la gourde que je suis a marché. Elle a marché dans ta sale combine parce que son sexe de conne en bavait pour toi.

 

– Monique, je …

 

– Regarde.

 

Elle dégrafa sa robe, la fit glisser sur ses épaules et la baissa jusque sous la taille. Elle se tourna de dos. Des épaules aux fesses sa peau était balafrée de zébrures violettes entrecroisées.

 

– Il a fallu que j’insiste. André ne voulait pas le faire. Je l’ai finalement convaincu en lui disant que j’en avais besoin. Impérativement et intensément besoin de me faire fouetter pour me punir de ce que j’avais fait. Le fouet ! ! C’est ça qu’il faut aux garces qui ont le feu au cul. Il n’y a que ça qui les dresse… LE FOUET ! ! ! J’en avais apporté un dans mon sac. J’étais prête. Un fouet à chiens en cuir tressé. Le fouet qu’on administre aux chiennes en chaleur pour les calmer. Le fouet qui les fait ramper au pied en roulant des yeux doux. Je lui ai dit : « Je t’en supplie, André, je t’en conjure, je te le demande à genoux, fouette moi … fouette moi sans rémission ni pitié. Fouette moi jusqu’au sang. Il le faut pour je puisse enfin expier ma faute et libérer ma conscience. Il le faut pour que je puisse continuer à vivre ».

 

– Tu as bien joui ? siffla Fernand entre ses dents serrées.

 

– Boucle la, fumier. Je ne te permets pas de dire ça. Oui j’ai joui, figure toi. Mais pas de la manière que tu imagines. Pas comme la pute soumise que j’ai hélas été avec toi. J’ai joui parce que je me sentais enfin redevenir propre, je ne sais pas si tu peux comprendre. J’ai joui parce que j’étais punie comme j’avais besoin de l’être. J’ai réellement subi le châtiment du fouet, celui qu’on administrait autrefois à juste titre aux voleuses et aux putains. Et sais-tu à qui je pensais tout le temps qu’à duré ma correction … ma rigoureuse et nécessaire correction ? A Rémi. A mon mari que j’ai honteusement trahi. Je lui disais à quel point j’étais heureuse d’être sévèrement châtiée pour le mal que je lui avais fait. A chaque trait de feu qui labourait mon dos, à chaque coup de lanière qui mordait mes reins, à chaque claquement du cuir qui incendiait mon cul et le faisait exploser par en dedans, je criais : « Pardon, Rémi ! Pardon, mon amour ! ! » Et là oui, ça m’a fait jouir, je n’ai pas honte de le dire.

 

Elle remonta sa robe. Ses lèvres étaient blanches.

 

– Toi et tes copains de la Gestapo vous avez nos malheureux flics français à votre botte. En tout cas ceux qui se sont vendus à la collaboration. Tu as monté ce coup fourré avec Joubert et Eliakoff … Eliakoff qui s’appelle Eliatchnikov et qui est un escroc notoire. Il était l’un des complices de Stavisky en 1934. Seules des hautes protections politiques l’on empêché d’aller moisir en prison où était sa place. Dès le début de l’occupation il s’est mis au service des nazis. Les Allemands ont mis une prime de 500 000 francs sur la tête de Jules Verne. Rémi était son chauffeur au régiment. Le marché était d’infiltrer Rémi dans le réseau Griffon afin qu’il retrouve son ancien colonel et le livre à la Gestapo. Seulement Rémi n’était pas une ordure. Il a révélé le pot aux roses. Un pot qui, entre nous, puait salement la pourriture. Ça a permis à Jules Verne de s’échapper juste à temps. La villa de Saint-Germain-en Laye. La souricière montée par Eliakoff. Si Jules Verne a pu passer à travers les mailles du filet, c’est grâce à Rémi. Lui, le pauvre, il ne s’en est pas tiré. D’une façon comme d’une autre il n’était pas prévu qu’il s’en tire. S’il avait livré Jules Verne, comme on le lui demandait, la clique Joubert-Eliakoff aurait empoché la prime et Rémi aurait été liquidé d’une balle dans la nuque au fond d’une cave en banlieue. Seulement Rémi n’a pas livré Jules Verne. Rémi avait ses défauts, il n’aimait pas assez le travail et trop les champs de course, mais c’était un homme bon et propre. Le 9 mars, ça te dit quelque chose, Fernand ? Ne détourne pas ton regard. Regarde moi en face. Le mercredi 9 mars 1943 ? Six heures du matin au Mont Valérien ?

 

Fernand suait.

 

– Vous avez fait fusiller mon Rémi parce qu’il a refusé de remplir votre contrat de vendus. Tu as le masque, André ?

 

Le chevillard fit signe à un tueur qui apporta le masque qu’on place sur le front des bêtes à abattre – un masque de cuir garni d’une plaque métallique à l’emplacement de la cervelle et qu’une sangle boucle derrière les oreilles. Cette plaque centrale est percée d’un trou dans lequel on introduit une pointe d’acier, en fait un gros clou de la longueur et de l’épaisseur d’un fort boulon. La plaque était polie et brillante comme une pièce de monnaie neuve à force d’avoir été frappée. Les tueurs resserrèrent le cercle. Albert tendit à Monique un grand tablier de caoutchouc, blanc et luisant, qui enveloppait le corps et descendait jusqu’au sol. Elle le mit.

 

– Je te plais, mon chéri ? Toi qui aimes me voir en tablier, te voila servi. Pour du tablier, ça c’est du tablier ! ! La vache, je n’en ai encore jamais eu un comme ça ! ! ! Regarde moi bien parce que tu me vois pour la dernière fois.

 

Fernand fit mine de se précipiter sur elle. Deux tueurs anticipèrent son geste et l’immobilisèrent.

 

Monique dénoua les cordons pour les renouer encore plus serrés. Elle réprima un cri et retint son souffle quand ce serrage plus contraignant raviva la douleur causée par les coups de fouet. Elle se tenait très droite, raide, engoncée dans le long tablier brillant où venaient se refléter, en traînées scintillantes, les lumières aveuglantes des lampes à arc. On voyait, comme dans un miroir, les carcasses des bêtes avancer dans le tablier au rythme du convoyeur. Un ruisseau de sang épais coulait dans une canalisation en ciment. L’odeur nauséeuse et sucrée prenait à la gorge. Dans une salle voisine, les cochons poussaient des cris stridents.

 

– Tu vois cette chaîne, Fernand ? Regarde là bien parce que c’est là que tu vas être suspendu tout à l’heure. Accroché sous le menton à un croc de boucher. Te balançant à chaque secousse du convoyeur. Un filet de bave et de sang dégoulinant de ta bouche. Et je garde la meilleure pour la fin. Tu vas partir sur la chaîne des cochons. Sais-tu où elle va aboutir cette chaîne des cochons ? Au broyeur pour la charcuterie. Une vis sans fin, là bas au bout, tu la vois ? Un pas de vis qui malaxe lentement la viande et la transforme en chair à saucisses. Tu sais, ces saucisses que les Allemands aiment tant. Des wursts ils appellent ça. Ce sont les Boches qui vont t’acheter. Ce n’est que justice puisque tu t’es vendu à eux. Ils vont t’acheter et ils vont te bouffer comme le porc que tu es. Vas y, André.

 

Le colonel Morland ajusta le masque sur le front de Fernand, le lui boucla derrière la nuque. Il plaça la pointe d’acier dans le trou de la plaque.

 

Un tueur présenta le lourd maillet à Monique.

 

Elle le soupesa, le balança trois fois, prit son élan. Ses lèvres se retroussèrent comme les babines d’un chien qui va mordre.

 

Elle fit pivoter son buste avec le mouvement coulé d’une lanceuse de poids aux jeux olympiques, championne vengeresse dans son épais tablier luisant. Elle gronda en montrant les dents :

 

– Pour Rémi ! ! !

 

Le maillet enfonça le clou.

 

 


 

FIN


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